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Histoires fantastiques

VIP-Blog de histoires-fantastiques
  • 47 articles publiés
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  • Créé le : 10/05/2008 20:56
    Modifié : 07/12/2009 18:53

    Garçon (34 ans)
    Origine : Les Cévennes
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    La mort, sa vie, son oeuvre

    24/10/2008 15:59

    La mort, sa vie, son oeuvre


      Par Eric Fesquet


       « Chéri !? J'en ai trouvé une qui te conviendrait parfaitement ! » cria Stéphanie de la cuisine.
    Installé sur le canapé du salon, Laurent avait les yeux rivés sur les pages du magazine Entrevue,
    où une playmate à gros nibars posait son cul dénudé dans la paille et racontait sa vie trépidante à la
    ferme.
       « Celle-ci me conviendrait parfaitement aussi », murmura-t-il en détaillant le spécimen féminin.
    La télévision était allumée sur un vieil épisode de la quatrième dimension qui racontait les déboires d'un gars poursuivi par le fantôme d'un cycliste qu'il avait écrasé avec sa voiture.
       « Qu'est-ce que tu as dit mon amour !?
       – J'ai dit que j'arrivais ! » hurla-t-il en levant les yeux au plafond. 
    Il jeta négligemment la revue de sa femme sur la table basse, puis se leva pour se diriger vers la
    cuisine. Stéphanie était accoudée à la table et s'appliquait à souligner quelque chose avec un feutre jaune. Qu'est-ce qu'elle est belle, pensa-t-il, la jeune fermière pouvait aller se rhabiller. À ses côtés, Nicolas jouait dans sa chaise-haute avec un jouet électronique en forme d'escargot qui hurlait des mélodies rabâchées depuis la nuit des temps. Laurent lui sourit, puis s'approcha de sa femme.
       « Tiens, lis ça, » commanda-t-elle en lui tentant le journal d'aujourd'hui.
    Il s'empara du quotidien et lut à haute voix – ce qui ne manqua pas de faire rire son fils de quinze mois.
     « Nîmes, quartiers Ouest, 10 Rue du Sacerdoce.
    Travail de nuit à temps plein, embauche en CDI immédiate si profil accepté,
    aucun diplôme demandé, aucune expérience demandée, salaire à négocier,
    présentez-vous sans rendez-vous et demandez Monsieur Villier »

    Silencieusement, il parcourut une seconde fois l'annonce, puis, s'assit tranquillement en face d'elle et soupira en observant le jardin par la fenêtre.
       « Qu'est-ce que tu en dis ? Elle a l'air intéressante cette annonce... non ? »
    Elle chercha désespérément le regard de son mari.
       « Ma foi oui, concéda-t-il en portant enfin les yeux sur elle, mais pour te parler franchement, travailler de nuit ne me plairait pas.
       – Mais bon Dieu ! Qu'est-ce qui te plairait à la fin ?! »
    Stéphanie lui arracha brutalement le journal des mains pour le balancer au sol, sous le regard ébahi du petit Nicolas qui la contempla bouche bée.
       « Sérieusement, je me le demande, enchaîna-t-elle. Ça fait plus de quatre ans que tu es au
    chômage, tu as quand même remarqué qu'on ne roulaient pas sur l'or, non ?! Et ta fille ? Tu as pensé à ta fille ?! Elle va au collège habillée en loques !
       – Là tu exagères, ça suffit maintenant ! J'irai me présenter si c'est ce que tu veux, mais arrêtes un peu de rabâcher toujours les même choses s'il te plaît. »
    Le ton irrité de son mari lui remit les idées en place et elle finit par se calmer. Ses mains vinrent masquer son visage, puis elle éclata en sanglots en se déversant en excuses. Il se leva, et la prit dans ses bras.
       « Ça va aller mon coeur... là... c'est rien. »

    Laurent avait été licencié économiquement quatre ans auparavant. À l'époque, il travaillait dans une vieille usine de textile perdue au fin fond des Cévennes. L'entreprise avait fini par fermer ses portes l'année dernière. Durant la première année de chômage, la petite famille avait déménagé dans un
    appartement miteux d'une grande ville du sud de la France. Laurent avait multiplié les candidatures, jusqu'à une dizaine par jour, mais sans diplôme, le travail ne courrait pas les rues. À la longue, il avait fini par se décourager et son entente avec Stéphanie s'était dégradée. Ils n'étaient pas faits pour vivre ensemble à longueur de journée, ils s'étouffaient malgré l'amour qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre. L'arrivée de Nicolas n'avait rien arrangé. Certes, ils l'aimaient profondément, mais ce petit bout de choux était arrivé par accident, une nuit où Laurent n'avait pas pu se retirer à temps. À cette époque, les préservatifs avaient été bannis de leurs relations sexuelles. Le jour où le prix du latex avait dépassé le budget essence de leur vieille 2 CV, ils s'étaient mis d'accord pour ne plus en utiliser. Depuis, la Citroën était partie à la casse et ils avaient recommencé à se fournir chez Durex. Ce n'était pas rose tous les jours chez les Ferdinan et tout particulièrement ces derniers mois... le couple se chamaillait pour un rien et ne faisait même plus l'amour. Sans lui avouer ouvertement, Stéphanie était sûre que si Laurent retrouvait du travail, tout rentrerait dans l'ordre.

    Tôt le lendemain, Laurent embrassa sa famille et prit le bus pour les quartiers Ouest. Il n'avait
    aucune envie de bosser la nuit, mais la vie à la maison devenait pesante et il sentait bien que son couple ne tiendrait pas une année de plus. Ce travail, il allait tout mettre en oeuvre pour l'obtenir, même si celui-ci l'engageait à garder les yeux ouverts dans les heures où beaucoup restaient bien au chaud sous la couette.

    La Rue du Sacerdoce n'était qu'à vingt minutes de chez lui. Quand il descendit de l'autobus, il fut aussitôt assailli par des manifestants en colère qui lui présentèrent des prospectus en clamant des revendications sur les droits de l'homme ou quelque chose dans le genre. Il n'attacha aucune importance à leurs bouts de papier et fendit la foule pour poursuivre sa route. Quand il se retrouva au numéro 10, il s'écarta légèrement de la façade du bâtiment. Celui-ci ressemblait à tout les autres immeubles du quartier et rien ne laissait transparaître qu'une quelconque activité lucrative prospérait par-delà ces murs. Néanmoins, Laurent trouva le nom de l'annonce et appuya sur l'interphone. Une voix masculine sans âge lui répondit : « Vous êtes ?
       – Laurent Ferdinan, je suis venu pour l'annonce que vous avez fait paraître dans le Midi Libre.
       – Oui, très bien... je vous fais entrer... deuxième étage, troisième porte à droite. »
    Il y eut un déclic et la porte s'entrouvrit. Quand il pénétra dans le hall, le brouhaha de la rue baissa d'intensité et il commença à gravir les marches jusqu'au palier du second étage. Le couloir était calme, tellement calme qu'il finit par croire qu'il avait mal saisi les indications. Il allait reprendre l'escalier quand soudain, une porte s'ouvrit au milieu du corridor et un vieil homme habillé en costume gris vint à sa rencontre.
       « Je me présente, Albert Villier », déclara le vieux monsieur en lui présentant une main décrépie.
    Son geste fut accompagné d'une odeur lui rappelant étrangement celle des établissements hospitaliers.
       « Enchanté, je suis Laurent Ferdinan. 
       – Suivez-moi je vous prie, mes amis s'impatientent. »
    Mal à l'aise, Laurent lui emboîta le pas sans poser de question, mais quand il entra dans la pièce, l'envie soudaine de déguerpir le submergea. Une bonne demi-douzaine de types étaient attablés là et le dévisageaient sans vergogne.
       « Asseyez-vous Monsieur Ferdinan », le convia Albert Villier.
    Il n'y avait qu'une seule chaise vide dans la pièce et celle-ci faisait face à la rangée d'hommes costumés. Laurent finit par s'y asseoir en risquant un petit sourire embarrassé. Aussi souriant que des pierres tombales, personne ne fit d'effort pour tenter de le mettre à l'aise.
       « Avant toute chose, entama Albert Villier qui était resté debout à ses côtés, nous aurons quelques questions à vous poser. Certaines vous paraîtront peut-être incongrues, pour ne pas dire bizarres, mais soyez sûr qu'elles ont toutes leurs importances et vos réponses nous aiderons à juger si vous êtes apte à travailler pour nous. »
    Laurent faillit éclater de rire devant le ton solennel employé par le vieil homme, mais tout ce qu'il parvint à dire ce fut :
       « Vous allez me questionner sur ma sexualité ? »
    S'attendant à ce que ces gens là aient pris sa plaisanterie pour de l'insolence, il en eut pour ses frais.
       « Oui, entre autres choses Monsieur Ferdinan. »
    Le sourire de Laurent s'effaça lentement. Il commençait à se demander s'il n'avait pas atterri chez des homosexuels pervers en manque d'adeptes, qui allaient probablement le faire pénétrer à coups de manche à balais. Le boulot ? Génial ma chérie ! j'ai presque rien à faire, j'ai juste à me détendre un peu le tunnel pour que les trains passent. Sur sa droite, un jeune homme chauve le sortit de sa rêverie :
       « Monsieur Ferdinan, avez-vous peur de la mort ? »
    Ses yeux étaient profondément sombres et ses mains étaient jointes devant sa bouche, comme s'il s'apprêtait à prier.
       « Euh... pas du tout, j'ai... 
       – Croyez-vous en dieu ? »  le coupa l'individu en face de lui.
    Celui-ci avait la peau aussi pâle qu'un ermite ayant passé sa vie au fond d'un puits.
       « Certainement pas », affirma Laurent.
    Sa déclaration eut un effet positif sur l'assemblée et un monsieur portant une moumoute bon marché prit la parole :
       « Regardez-vous des films ayant un quelconque rapport avec la nécrophilie ou la zoophilie ? »
    Laurent se tourna vers Albert Villier, mais celui-ci fit en sorte de ne pas croiser son regard.
    Indigné, ses yeux revinrent sur l'auteur de la question.
       « Attendez, vous plaisantez là ? »
    L'homme sans scrupule resta imperturbable : « Si j'avais voulu plaisanter, je vous aurez dit : qu'est-ce qui est long, mou et qui pue affreusement ? »
    Laurent - qui n'en croyait pas ses oreilles -, essuya son front transpirant et répondit timidement :
       « De la merde ?
       – Non Monsieur, le sexe fripé de mon grand-père... ça vous va comme plaisanterie ? »
    Laurent hocha bêtement la tête et observa l'assemblée d'un air ahuri. Mais où avait-il atterri ?
    Le type ne lui laissa pas le temps de réfléchir :
       « Avez-vous une phobie quelconque, comme les araignées, les endroits sombres ou encore la solitude ? » énonça-t-il avec ennui, comme s'il venait d'énumérer une liste de courses un peu barbante.
       – Je ne crois pas... en tout cas aucune de celles que vous m'avez cité. »
    Pourquoi tu leur mens Laurent ?
       « Situation familiale ?
       – Marié, deux enfants.
       – Aimez-vous votre famille Monsieur Ferdinan ? »
    C'était encore le jeune homme chauve qui l'avait apostrophé. Laurent commença à avoir la tremblote et son visage devint rouge écarlate.
       « Oui je l'aime... c'est ce que j'ai de plus cher au monde. »

    L'interrogatoire se prolongea de cette manière encore un bon quart d'heure avant qu'Albert Villier ne reprît enfin la parole :
       « J'espère que mes amis ne vous ont pas trop ennuyé avec leurs questions inhabituelles.
       – Inhabituelles ? C'est le moins qu'on puisse dire, j'ai trouvé ça très déplacé... je vais d'ailleurs m'en aller, je n'ai aucune envie de travailler pour vous messieurs, que se soit maintenant ou dans une autre vie. »
    Il se leva et fit mine de partir. Il bluffait et Albert Villier le remarqua.
       « Attendez une minute, nous n'avons pas encore abordé votre salaire. »
    Villier le retint par le bras et ajouta en le dévisageant intensément :
       « Une famille à entretenir, cela demande beaucoup d'argent n'est-ce pas ? C'est cruel de devoir renoncer au petit chien en peluche tant désiré par son enfant pour s'acheter quelques kilos de patates.
       – Espèce de...
       – Un salaire de trois mille euros par mois serait-il suffisant pour vous Monsieur Ferdinan ?! » 
    Le vieil homme lui avait déclaré ça d'un ton autoritaire. Laurent en eut le souffle coupé, la seconde d'avant il était près à lui balancer son poing dans la figure et maintenant, il lui aurait baisé les pieds en l'appelant Jésus.
       « Ai-je bien entendu ? Vous m'avez bien dit trois mille euros ?
       – Sans compter les primes... de plus, vous aurez un appartement de fonction à votre disposition, vous pourrez y loger à nos frais... cent mètres carrés avec jardin ça vous va ? »
    Laurent fit mine de réfléchir quelques secondes et sentit alors le poids de tous les regards braqués sur lui. Ses mains tremblaient affreusement et il dégoulinait de sueur.
       « Je commence quand ? »

    En rentrant chez lui, il ne fit aucune allusion sur l'interrogatoire qu'il avait subi, mais il ne put cacher sa joie bien longtemps. Les yeux de Stéphanie s'agrandirent lorsqu'il mentionna le montant du salaire et l'appartement, mais il resta un peu idiot lorsqu'elle lui demanda en quoi consistait son travail.
       « Merde, figures-toi que j'ai oublié de le leur demander... j'étais tellement surpris par le salaire que j'y ai même pas pensé. 
       – Ça par exemple, j'étais sûre quand t'épousant j'avais trouvé la perle rare. Tu vas sans doute devoir nettoyer tout les sols avec ta langue pour mériter un salaire pareil. »
    En même temps qu'il discutait avec Stéphanie, les mots d'Albert Villier lui revinrent en tête. Le noël dernier, il avait bel et bien acheté un sac de pommes de terre à la place du petit chien en peluche que Nicolas convoitait. Un frisson le parcourut et il échangea son sourire contre une moue inquiétante. Stéphanie ne le remarqua pas, elle était bien trop occupée à rire et paraissait heureuse comme elle ne l'avait plus été depuis longtemps. Laurent chassa vite cette pensée qui lui faisait froid dans le dos et prit sa femme dans les bras pour l'embrasser ou « la faire taire » comme il le lui disait souvent en plaisantant. Ils firent l'amour sur le sol de la cuisine. Nicolas faisait la sieste dans sa chambre et Kathi ne rentrait jamais du collège avant 17h30. En pleins ébats amoureux, ils ne remarquèrent même pas l'homme étrange qui les épiait par la fenêtre.
     
    Le lendemain, Laurent se réveilla en forme. Il avait rendez-vous à la même adresse que la veille. Pour la deuxième fois en deux jours, il se rasa. Sa peau était encore irritée du précédent passage et il cria plusieurs fois sur son rasoir rouillé – libéré de son séjour prolongé au fin fond de l'armoire à glace – qui coupait les poils aussi bien qu'une tondeuse à gazon aurait coupé les branches d'un arbre. Avant qu'il ne fût parti, Stéphanie lui remplit une tasse de café et il le savoura comme si c'était le premier depuis une éternité. Il sortit dans la rue de bonne humeur et grimpa dans le bus en sifflotant.

    Au numéro 10 de la rue du Sacerdoce, Albert Villier lui répondit par l'interphone grésillant : « Vous devez vous rendre directement sur votre lieu de travail.
       – Mais... je ne sais même pas où il se trouve.
       – C'est juste en face de l'arrêt de bus, vous ne pouvez pas le rater... un grand bâtiment avec des colonnes. Une fois là-bas, voyez Monsieur Balquan, c'est le réceptionniste. »
    Se fut la fin de la conversation. Laurent n'aimait pas ça, il était dans l'ignorance totale et n'avait aucune idée de ce qui l'attendait là-bas... il espérait secrètement qu'il ne rencontrerait pas encore les types en costard. Il quitta le pas de porte avec un enthousiasme en baisse, puis suivit le trottoir jusqu'à l'endroit où les manifestants virulents avaient fondu sur lui la veille. Ils étaient encore nombreux et il en reconnut quelques uns. La communauté était assise sur les marches et barrait le passage. Les individus étaient plutôt calmes aujourd'hui. Par-delà la clôture humaine se dressait la bâtisse avec ses colonnes. C'était un vieux bâtiment de trois étages assez imposant, mais extérieurement rien ne laissait transparaître sa fonction. Laurent remarqua que les volets du dernier étage étaient tous fermés. Il tenta de se frayer un chemin au milieu de tout ces gens en affichant un sourire de circonstance.
       « Pardon... excusez-moi... pardon... je suis vraiment désolé. »
    Ils le regardèrent tous comme s'il débarquait d'une autre planète. Quand il eut enfin traversé la foule, un homme l'interpella. Il avait des cheveux raides qui lui arrivaient au milieu du dos et une petite paire de lunettes rondes parsemées d'empreintes digitales.
       

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