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Créé le : 10/05/2008 20:56
Modifié : 22/04/2009 10:16
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Les critiques : L'étranger
22/04/2009 10:16
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L'étranger
22/04/2009 10:15
Par Eric Fesquet
Un soir en France...
L'homme qui entra dans le bar n'avait pas d'âge. Sa petite moustache taillée avec soin semblait frétiller à chaque expiration, il était vêtu d'un costume noir, d'une chemise blanche et d'une cravate foncée sans motif. Il resta un long moment sur le pas de la porte, observant l'intérieur du petit commerce rural et scrutant le moindre signe d'hostilité à son égard. Dès son entrée, les quelques poivrots présents dans la salle s'arrêtèrent de bavarder et tournèrent la tête dans sa direction. À sa vue, certains manifestèrent de la répugnance et affichèrent un rictus de dégoût en se repliant sur eux même, d'autres se poussèrent du coude en le pointant du doigt comme un malpropre. Son visage était difforme et contrastait avec sa tenue élégante et impeccable. Les anomalies qui parsemaient sa figure étaient repoussantes et lui donnaient un air mauvais à la limite du diabolique. Les clients finirent par détourner les yeux, comme si cet individu cauchemardesque allait disparaître ou retrouver une apparence normale dès qu'ils auraient tourné la tête. Ce ne fut pas le cas... cet homme était bien réel et sa laideur également. Troublés, quelques villageois cherchèrent du réconfort sur le visage beaucoup moins repoussant de leurs voisins de table ou retournèrent hâtivement à leur partie de cartes en s'agrippant fermement à l'épaisse couverture qui recouvrait leurs jambes comme s'il s'agissait d'une armure inviolable. Il faisait froid ici et le petit poêle à mazout au centre de la pièce arrivait péniblement à maintenir la température au-dessus des quinze degrés. Au fond de la salle, une vieille chanson de Gainsbourg s'échappait péniblement d'un juke-box poussiéreux qui paraissait atteint de bronchite chronique. Un voile de fumée de cigarette flottait à cet endroit et entachait la jolie demoiselle en poster qui posait quasiment nue sur une voiture de sport.
Il était à peine 22h00, mais l'atmosphère était étrangement calme et silencieuse, comme si tous ces gens s'enivraient depuis le petit matin et risquaient à tout moment de s'affaler sur leur table ou leur coin de bar sous l'effet de la fatigue et de l'alcool. Au milieu de cette salle obscure empestant la chaussette sale et le tabac froid, une personne attira son attention. Un homme d'une quarantaine d'années vêtu d'un pantalon de travail dégoûtant et d'une grosse veste d'hiver marron tachée de graisse et de colorant qui le faisait ressembler à un bodybuildeur. Ce monsieur sirotait tranquillement sa bière, accoudé au bar, le regard perdu dans les bouteilles d'alcool alignées derrière le comptoir. L'étranger jeta un dernier coup d'oeil autour de lui, histoire de terrasser les derniers regards récalcitrants, puis il s'avança vers le zinc pour rejoindre le buveur solitaire. Il commanda une vodka puis déposa de quoi régler une vingtaine de consommations sur le comptoir, sous les yeux ahuris de l'homme assis là qui leva la tête vers lui.
« J'ai pas croisé de type fringué comme toi depuis l'enterrement de mon grand-père il y a vingt et un an, dit celui-ci. Même costume, même couleur, à la différence que lui, même mort il avait encore une tête présentable. »
Le villageois avait dit ça d'un ton de parfait mépris et ne manifesta aucune répulsion envers ce visiteur nocturne défiguré. Craignant une bagarre, quelques vieux bonhommes se levèrent précipitamment de leur chaise pour aller rejoindre leur femme à la maison. L'étranger ne broncha pas et esquissa même un petit sourire amical qui accentua ses anomalies disgracieuses au point de faire pâlir le barman. Celui-ci déposa rapidement le verre de vodka devant lui en baissant le regard. L'homme s'empara de la boisson et la descendit d'un trait. Le barman le resservit à contre coeur et quand il voulut ranger la bouteille, l'étranger le retint par le bras afin de la garder près de lui.
« Ce costume est ma tenue de prédilection, fit-il d'une voix calme, dominée par un accent slave ressemblant à du russe. Elle me sert pour mon travail.
– Tiens donc, t'as réussi à trouver du travail avec une gueule pareille ?! Ça tient du miracle, tu bosses au fond d'une mine à charbon ou dans un train fantôme c'est ça ? Allez malheureux, retire ton masque, on est pas chez les clowns ici. »
Le paysan trempa ses lèvres dans sa chope puis s'essuya négligemment la bouche avec sa manche sale. Un restant de colorant bleu marine s'étala alors sur sa joue à la manière d'une peinture de guerre. L'homme en costume sourit et s'assit tranquillement à côté de lui en caressant sa moustache d'un geste presque affectif.
« Vous révéler mon métier serait une erreur, si l'on peut appeler ça un métier du reste, et je serai probablement lynché sur la place publique si je faisais une chose aussi absurde.
– Bé dit donc, t'es un drôle d'oiseau toi... t'es pas du coin on dirait, on aime pas trop les étrangers par ici, surtout s'ils viennent d'un autre pays. »
Le ton volontairement sarcastique du villageois ne parvint pas à impressionner l'étranger.
« Je rends service à des personnes dans le besoin si vous voulez tout savoir, et jusqu'à présent elles ont toujours été satisfaites de mon travail. Je suis ici pour affaire et je connais bien votre pays, c'est ici que l'on fait les meilleurs profits », déclara-t-il dans un français impeccable.
Il desserra légèrement son noeud de cravate et resta étrangement calme face à ce paysan rustre débordant d'hostilité. Dans pareille situation, beaucoup ne se seraient pas gênés pour lui balancer leur poing dans la figure.
« Je ne suis que de passage, ajouta-t-il pour tenter d'apaiser les tensions. Mon nom est Bogdan Thomislav. »
Il tendit une main en direction du villageois, mais celui-ci l'ignora en tournant volontairement la tête de l'autre côté.
« On est pas du même monde, lui lança celui-ci. T'as vu tes mains ? On dirait celles d'un jeune puceau tout juste bon à se secouer le poireau. Je suis sûr que t'es pas marié, aucune femme ne voudrait d'un gars comme toi... surtout avec la tronche que tu te payes.
– Je ne le suis pas en effet.
– M'aurait étonné du contraire... si encore tu avais ce qu'il faut dans le falzar. »
L'étranger ne s'offusqua toujours pas et paraissait même amusé par la conversation. Il s'humecta les lèvres et laissa son voisin palabrer sur son compte. La salle se vidait à vue d'oeil, les clients s'en allaient en saluant craintivement les deux hommes, désormais seuls au bar comme deux célibataires à la recherche de l'âme soeur. En quelques minutes, il n'y eut plus personne à part le barman, occupé à essuyer ses verres.
« Moi je bosse toutes les nuits et mon salaire je l'obtiens à la sueur de mon front », déclara l'homme bourru en passant une main dans ses cheveux gras.
Il la retira en grimaçant et s'épongea sur son pantalon. Visiblement, le travail n'était pas la seule chose à le faire transpirer, il devait être ici depuis un bon moment et ses gestes maladroits trahissaient son taux d'alcoolémie élevé.
« Je travaille également la nuit, argumenta l'étranger, et je ne ménage pas mes efforts croyez-moi... mais vous, aimez-vous seulement ce que vous faites ? »
Cette question parut déstabiliser le villageois qui se plongea immédiatement dans la dégustation de sa bière.
« Qu'est-ce que ça peut te foutre ? finit-il par dire. Le principal c'est que je ramène du sel pour les épinards.
– Du beurre vous voulez dire ?
– C'est ce que j'ai dit ! cracha-t-il en fronçant les sourcils. Tu sais p'tit branleur, j'ai d'autres préoccupations dans la vie... j'ai ma femme par exemple, elle est ma lumière de soleil ou quelque chose dans le genre... sans elle, j'aurais autant d'importance qu'un pet de vache dans l'espace... quand je pense qu'elle m'attend toutes les nuits à la maison alors que je bosse comme un abruti à l'usine, au milieu du vacarme infernal des machines et entouré de dégénérés à la cervelle liquéfiée qui ne savent même plus différencier leur cul de leur tête à force de refaire toujours les mêmes gestes. Et cette saloperie de vapeur cancérigène qui vous attaque les neurones en permanence, au point que vous avez même des fois du mal à réfléchir... et tout ça pour gagner un salaire de misère et avoir juste de quoi inviter ma femme au restaurant une fois par mois. Quand je rentre le matin, je suis tellement crevé que je m'endors comme une masse, j'ai même plus la force de la prendre dans mes bras... ça doit pas être rose tout les jours pour elle, mais elle est toujours là, c'est une femme exceptionnelle.
– J'aimerais pouvoir vous croire voyez-vous, mais malheureusement je ne partage pas votre foi aveugle en l'amour cher monsieur, mon expérience personnelle n'a cessé de me prouver le contraire... pour moi, ce sentiment n'est qu'éphémère.
– Effet quoi ?!
– Ephémère... qui ne dure pas. »
Il y eut un long silence où le paysan parut méditer sur les paroles de l'étranger. Le barman était en train de rabaisser les rideaux électriques; le bar allait bientôt fermer ses portes. Bogdan Thomislav termina son énième verre et demanda une serviette en papier pour s'éponger les lèvres. Tout en ce curant le nez avec son index, l'ouvrier observa son manège d'un air fasciné.
« Bé mon con, tu te prends pour la reine d'Angleterre on dirait. »
L'étranger ne releva pas la plaisanterie acerbe et jeta un coup d'oeil à la pendule suspendue au-dessus du bar tout en finissant de s'essuyer la bouche d'un geste élégant. Le villageois le dévisagea avec des yeux emprunts de curiosité, comme s'il venait de découvrir pour la première fois l'ampleur de sa difformité.
« Mais d'où tu viens ? » demanda-t-il.
– De Kopatchi en Ukraine, c'est là que mon existence a commencé un jour de novembre 1986. C'est un petit village dévasté par les radiations, un endroit où les femmes et les enfants n'ont plus le droit d'aller, un lieu où le mal invisible côtoie la sérénité. C'est en pleine zone d'exclusion, à sept kilomètres de la centrale.
– Quelle centrale ? »
L'étranger eut un sourire las, comme si la question lui avait été posée des centaines de fois.
« Laissez tomber, ce serait trop long à vous expliquer... Je vais devoir vous laisser, le travail n'attend pas.
– Tu parles, fit le villageois en remontant les bretelles de son bleu de travail. J'ai assez entendu de conneries pour ce soir... j'me taille aussi, j'ai du boulot qui m'attend MOI. »
Il se leva et tendit deux billets au barman avant de sortir dans la rue sans un regard pour l'étranger.
Quelques minutes plus tard, Bogdan Thomislav passa le hall d'entrée d'un vieux bâtiment et emprunta ses escaliers pour se présenter devant un appartement du troisième étage. Il frappa deux coups très légers et une femme blonde d'une quarantaine d'année vint lui ouvrir. En découvrant son apparence, elle eut un mouvement de recul et étouffa un cri avec sa main... mais son aversion fut très vite remplacée par un sentiment beaucoup plus intense. Elle le pria d'entrer.
« Je vous sers quelque chose ? demanda-t-elle en lui présentant un fauteuil en cuir dans un coin du salon.
– Non merci », fit-il en retirant sa veste.
Il la déposa sur la table basse et s'assit tranquillement en remettant son noeud de cravate en place. Juste en face de lui se dressait un vieux miroir qui lui renvoyait un reflet très erroné de lui-même, un peu comme si cet objet atténuait par miracle les imperfections de son visage. Le temps parut se suspendre tout à coup et la fascination qui le submergea lui fit monter les larmes aux yeux.
« Marion m'a dit que vous étiez plutôt efficace », confia la femme en l'observant de la tête aux pieds.
Il sortit brusquement de sa rêverie et hocha la tête en gardant les yeux rivés sur le miroir. Il faisait une chaleur à crever dans l'appartement. La jeune femme semblait nerveuse et essayait désespérément de dissimuler ses mains tremblantes. Elle le regardait d'un air fiévreux, comme s'il allait lui sauter dessus.
« Calmez-vous chère madame, je ne vais pas vous mordre... et votre mari ? » demanda-t-il.
– Il travaille de nuit dans l'usine locale », dit-elle en déposant plusieurs billets de cinquante euros sur la table du salon.
Elle sourit puis ajouta :
« C'est lui qui paye, cet idiot ne sait même pas tenir un livre de compte... peut-être que s'il savait lire. »
– Il est comment votre mari ? Physiquement j'entends ? »
Interloquée par la question elle lui répondit malgré tout.
« J'aurais bien du mal à vous le décrire... il est si banal vous savez, mais il porte toujours son bleu de travail, même à la maison, et aussi une veste marron que même la lessive la plus chère au monde ne parviendrait pas à nettoyer. Pourquoi ? Vous l'avez rencontré ?
– En fait non, dit-il en souriant malicieusement, mais je suis certain que j'aurais apprécié sa compagnie ».
La dame parut surprise.
« J'ai changé d'avis, déclara-t-il brusquement en tapant dans ses mains. Il ne vous en coûtera rien finalement... disons que c'est pour fidéliser la clientèle.
– Vous plaisantez là ?
– Je suis sérieux... ce serait la moindre des choses vous ne croyez pas ? Après tout vous m'offrez l'hospitalité de votre ville pour quelques heures... et vous êtes tellement charmante. »
Elle finit par esquisser un sourire, visiblement intimidée par le faciès de son visiteur. Celui-ci se releva de son fauteuil et parut se déplier comme une carte routière.
« Vous me laissez faire ?
– Ah non ! fit-elle, faussement outrée. Certainement pas ! Même si je ne vous dois rien j'ai quand même le droit de disposer de la marchandise comme je l'entends, puis Marion ne devrait plus tarder maintenant.
Lentement, elle s'approcha de lui et avança timidement une main pour lui caresser l'entrejambe à travers le pantalon. Son souffle s'accéléra et l'excitation finit par la submerger quand ses doigts saisirent l'anatomie dilatée de l'étranger. Sa timidité s'envola aussitôt et fut remplacée par un désir extrême et incontrôlable prêt à la transformer en bête insatiable.
« On est déjà prêt à ce que je sens, lui susurra-t-elle à l'oreille tout en le masturbant délicatement. Mon Casanova, mon barbe bleu... Oh la la, elle avait raison la garce, elles sont énormes ! Deux pour le prix d'une... vos parents vous ont gâté jeune homme.
– Mes parents n'ont rien à voir là-dedans sale catin. »
Il agrippa brutalement la tignasse blonde de la dame pour la faire s'agenouiller. Elle poussa un cri de surprise et d'excitation avant de s'exécuter. Il resta imperturbable quand elle ouvrit lentement sa braguette. Il pensait au paysan, à sa veste marron répugnante, à la virulence de ses paroles... quelle drôle d'existence. Qui était le plus malheureux en fin de compte ? Le mari fauché exempt d'anomalie génétique ou l'homme riche et défiguré qui allait baiser sa femme ? On ne pouvait pas tout avoir dans la vie, tout n'était que demi-mesure finalement. Il s'esclaffa, mais la femme du paysan était bien trop occupée pour se soucier de son rire tonitruant. Bogdan Thomislav était déjà en Ukraine, en pleine zone interdite, dans son petit village à deux pas de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Là-bas, son père attendait patiemment que son fils lui ramène ses tablettes de chocolat et son fusil flambant neuf pour tirer les sangliers radioactifs qui traînaient dans son potager. Quant à sa mère, il la voyait déjà danser en criant de joie quand elle découvrirait la cuisine toute équipée et sa batterie complète d'ustensiles qu'il allait lui rapporter. Il fallait qu'il amasse un maximum de bifton avant de repartir là-bas, le reste n'avait que peu d'importance, il laissait aux autres le soin de philosopher sur le sens de la vie...
Eric Fesquet
Bez et Esparon
Du 04 janvier au 07 avril 2009
© ® Auteur : Eric Fesquet, texte déposé.
 
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Les News !!!
01/03/2009 01:02
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Il est enfin là...
15/02/2009 07:50
Regardez cet homme quelques instants... vous vous dites sans doute que sous ses airs de père noël fraîchement rasé se cache peut-être la réincarnation du prophète Nostradamus... votre pensée vous honore car vous brûlez presque, cet homme a bien un point commun avec le fameux prophète tant de fois décrié... il a des visions. Mais à la différence du célèbre français, Jérôme Noël n'est pas un affabulateur, ses révélations finissent toujours par se réaliser. Il y a longtemps, l'homme que vous avez sous les yeux eut une révélation... la lisière d'un bois, la limite entre le bien et le mal, la ligne séparant le passé du futur. Du côté sombre, des arbres étranges, une végétation insondable, étouffante, refermant grand nombre de mystères. Il osa s'y plonger le temps d'un battement de cils et ce qu'il vit le secoua pour le restant de ses jours. Tel que vous le voyez sur cette photo, il a réussi à exorciser ses démons pour quelques temps... son sourire de satisfaction devrait servir d'exemple à toutes les personnes qui sont encore prisonnières de cet endroit maléfique et effrayant. Par facilité, il aurait pu écrire un livre témoignage du genre : "Je l'ai vu, je l'ai vaincu" ou encore " J'en suis sorti, pourquoi pas vous ?", mais il a préféré (Dieu l'en remercie) se pencher sur un tout autre registre. Sous vos yeux chers lecteurs, Jérôme Noël tient entre ses mains le premier exemplaire de "Lisière", un fanzine créé à la sueur de son front et refermant sous une couverture magnifiquement illustrée, des récits tout droit sorti de son subconscient tourmenté et découlant directement de ses visions prémonitoires. Au cours de son chemin de vie, Jérôme Noël a pu rencontrer des personnes ayant osé eux aussi traverser cette ligne, la lisière entre le bien et le mal, délimitant également le passé du futur. Comme lui, ils ne s'en sont jamais remis et sont devenus des auteurs torturés aux âmes meurtries. Jérôme Noël a généreusement publié dans "Lisière" quelques unes de leurs histoires pour témoigner que ce lieu existe bel et bien. Plongez-vous dans le Fanzine de notre ami, car vous aussi vous pourriez un jour ou l'autre vous retrouver dans la même situation et être tenté à vos risques et périls de traverser la lisière sans en avoir était préparé au préalable. Ces histoires sont un reflet de ce qui pourrait vous arriver dans un futur proche... l'apocalypse arrive, lisez mes amis, voyez ce qui vous attend...
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A lire sans modération
13/01/2009 16:01
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Les critiques : La mort, sa vie, son oeuvre
18/12/2008 00:23
TAK (http://nouvelles.forumactif.com/) Mar 16 Déc 2008
Beuaargh, cette histoire est horrible ! Sincèrement j'ai bcp aimé et encore une fois, je trouve que tu as fait bcp de progrès, Lestat. J'y ai trouvé un peu les memes qualités que dans tes derniers textes (au niveau de la longueur, ça m'a un peu rappelé Trou Perdu), mais avec bcp moins d'imperfections. Je trouve ta plume de plus en plus naturelle et que tu écris avec bcp plus d'aisance, c'est bcp moins tâtonnant et maladroit que ce qu'on pouvait lire de toi y'a qques mois. Le vocabulaire, sans etre incroyablement riche, est bien choisi et traduit parfaitement ce que les images que les mots sont censés véhiculer. Bon, forcément y'a qques coquilles (sur un texte de cette longueur, c'est obligé), mais assez peu pour que ça ne gâche pas le plaisir de lecture. Pour l'histoire en elle-meme, j'ai bcp apprecié, le sujet (là encore très fidèle aux consignes) est pas follement original, mais toutefois très bien traité et matiné d'un petit-je-ne-sais-quoi d'excitant et de scrabreux qui en fait tout le charme. L'horreur monte de façon très progressive et les petites touches morbides ou bien ecoeurantes arrivent tjs à point nommé. Histoire de faire mon relou, je dirais bien qu'il y a peut-etre qques longueurs...et puis non finalement lol j'ai lu cette trentaine de pages sans m'ennuyer un seul instant et si ça met un peu de temps à démarrer, ce n'est que pour mieux poser le décor, que je trouve très credible et qui pose bien les fondations de cette histoire. Bref, je ne dis pas que c'est parfait, mais personnellement je n'ai rien à reprocher à ta nouvelle (qui n'a, soit dit en passant, rien à voir avec celle de Barker lol quoique...). Excellente histoire le vampire, je te tires mon chapeau !
Dagobert (http://nouvelles.forumactif.com/) Mar16 Déc 2008
Avis strictement Dagobertien sur ta nouvelle, Lestat :
Tout d’abord, tu as fait de nets efforts dans la vraisemblance de ton récit et la mise en place de ton intrigue, la construction de tes personnages sont convaincantes malgré quelques maladresses dans le déroulement (exemple : je ne pense pas qu’un jeune père de famille, chômeur depuis plus de 4 ans ayant des enfants de l’ado au nourrisson, rechigne à travailler même de nuit. Pour moi, ce n’est pas crédible !) et de grosses fautes d’ortographe.
Parfois, ton écriture est douteuse (genre les homosexuels qui veulent l’enculer à coup de balais… un peu extrême, non ?) et ton personnage à l’air de beaucoup pensé au cul. Bon, pourquoi pas ? mais je ne comprends pas en quoi cela apporte au récit, ou à comprendre ton personnage (bon maintenant que je l'ai finie, en effet, la dimension sexuelle à sa place)
L’entretien d’embauche est assez mal rendu. Et cela ne s’arrange guère par la suite : grosses ficelles, enchaînements plaqués, descriptions grossières. Parfois, un moment de pure grâce, une écriture nerveuse et des situations bien décrites. Mais le plus gros de cette partie, ton texte est truffé de maladresses et tu expliques trop ce qui devrait être léger et pas assez ce qui saute aux yeux. (exemple : il ne demande rien a Balquan sur les manifestants qui font du tapage devant le musée ? Ou aux manifestants eux-mêmes qui portent sur lui, des accusations plutôt graves ?).
Par contre, la première nuit au musée est bien faite, l’écriture est plus souple. Dans la description du factuel, tu es très bon. Tu as trouvé ton rythme d’écriture et c’est bien mieux, tu arrives même à installer le suspens (les délires de Balquan, les frayeurs de Mme Ambroise…) qui emporte le lecteur. C'est bien, très bien et tu tiens ton longueur sur la majorité de l'histoire.Quelques formulations maladroites (trentaine de corps qui s'eparpillaient...) mais une très bonne description de "Marion", juste et réussie. La suite est prenante (bonnes trouvailles, excellente description du "vigile" après l'attaque du chien), fluide, nerveuse. Pas trop de temps mort, un pur bonheur de lecteur. La fin est inattendue, tu n'as pas menagé ta peine pour faire un dénouement qui tient bien la route avec la pirouette finale, la dernière révélation très bien amenée. Au final, je suis heureusement surpris par ta nouvelle, Lestat et je rejoins Tak, ton écriture prend un dynamisme vraiment convaicant et qui révéle un vrai talent d'auteur. La mise en place de ton scénar est balourd, ça ne marche pas, c'est trop improbable mais une fois les bases posées, tu réussis à créer une histoire soutenue, difficile et complexe avec de nombreux personnages et je dis : Beau Boulot, Lestat !
Catherine Robert (http://nouvelles.forumactif.com/) Mer 17 Déc 2008
Voili voilou mon avis. Ce qui est intéressant chez toi, c'est qu'on sent les progrès presqu'à chaque nouveau texte (ça me rendrait bien un peu jalouse, ça). Ton écriture est plus affirmée et ton texte souffre moins des longueurs que l'on trouvait précédemment. Tu arrives aussi à décrire le dégouttant. On a sur certaines scènes un beurk qui vient spontanément à l'esprit. Bien sûr, c'est encore parfois maladroit dans l'écriture et même dans la trame mais c'était plutôt plaisant à lire. Ce qui m'a le plus gêné, c'est la longueur pour que ça démarre vraiment. Par moment, je décrochais carrément et je devais me secouer pour me remettre dedans. Les deux premiers tiers pour enfin arriver à la véritable action. Mais bon, ça reste un bon moment de lecture.
miss witch (http://nouvelles.forumactif.com/) Dim 21 Déc 2008
C'était vraiment... très sympa! C'est long, mais ça va, je me suis pas ennuyée. J'ai lu le texte en 3 fois: au premier arrêt, j'avais un vague intérêt pour la suite, et au deuxième, j'avais vraiment envie de la connaître! Bon point donc  Y a quelques fautes mais sur un texte aussi long, c'est très convenable. Un truc qui m'a frappée: à un moment tu dis "bras dessous bras dessus", mais j'ai toujours entendu et lu "bras dessus bras dessous"... M'enfin c'est vraiment pas grand-chose. Le thème est respecté. Tout le long ça m'a fait penser au film "Une nuit au musée", avec Ben Stiller, sauf que ton histoire était plus horrible que drôle Et la scène où on voit qu'il y a quelqu'un dans la baignoire me fait penser au moment, dans le film "Shining", où une femme sort de la baignoire et s'approche. Et la scène du chien et de la femme à la scène où on voit un gars et un autre déguisé en ours (possible que ce soit pas tout à fait ça, j'ai plus trop l'image dans la tête) qui se font une pipe. L'ambiance de ton histoire est assez ressemblante à celle dans "Shining", en fait. Un truc qui me tracasse... Ca se passe en France si je me trompe pas; est-ce que c'est possible, en France, de s'acheter une arme? Aux Etats-Unis tout le monde peut en avoir une, mais dans notre pays... On voit régulièrement aux infos des personnes qui se font arrêter parce qu'elles détiennent des armes dans leur garage.
Voilà, c'était very very good! 
geofilm (http://nouvelles.forumactif.com/) Lun 22 Déc 2008
J'ai beaucoup aimé cette nouvelle. Elle m'a fait un peu penser à "La Nuit au Musée" (le chien qui poursuit le héros, comme le tyrannosaure dans le film), "La maison de cire" (les corps qui sont conservés), "Shining" (la scène de la baignoire),... L'histoire est bien. Elle met du temps à démarrer mais ça ne m'a pas gêné. Les descriptions sont très bien faites et on s'image facilement être à la place du héros. Le seul point faible (pour moi) est la scène de l'entretien qui n'est pas très crédible. J'ai beaucoup aimé le retournement de situation à la fin. Bravo !
TiCi (http://nouvelles.forumactif.com/) Ven 26 Déc 2008
Voilà une nouvelle bien longue, sur laquelle il y aurait beaucoup de choses à dire.
D'abord, saluer les progrès évidents. Sur la première moitié de l'histoire, je me disais que je ne te reconnaissais pas, Lestat. Je t'ai retrouvé à partir des situations scabreuses zoophiles, qui apportent un côté malsain indéniable, mais entachent ton récit de façon assez inutile (pour moi).
Ensuite, différentes critiques, à contrebalancer par des points positifs : L'histoire est longue : longue à démarrer, longue à lire. Mais tu en profites pour tout installer assez correctement. Il y a des coquilles et des maladresses diverses - surtout sur la 2e moitié je crois. Mais tu t'exprimes bien, tu fais bien passer les choses et ton style fonctionne.
Après, l'histoire : bonne idée, très bonne idée. Mais ce qui s'est passé pour moi, c'est qu'à partir de l'épisode du chien, je n'ai plus rien compris. Et ton texte est un peu long pour une deuxième lecture. Mes commentaires suivants sont donc à prendre sous réserve de ma bonne compréhension. Est-ce volontairement, que le récit se décompose et que la structuration disparaît dans la deuxième partie, laissant une impression cauchemardesque ? Toujours est-il que l'on a du mal à comprendre les tenants et les aboutissants. Ainsi que les réactions de ton personnage. Ce qui donne l'impression de moins de soin et de manque de tenue pour ton histoire. En particulier, il est un peu facile (ou pas assez bien amené) de faire perdre la mémoire à ton personnage entre son cognement de tête et son reveil de l'accident de voiture. Il faudrait au moins que le lecteur sache combien de temps se sont écoulés. Et puis, qu'a-t-il fait entre les deux ??? Idem pour l'épisode où il a tiré sur l'ancien gardien, révélé seulement à la fin : comment a-t-il pu gommer ça ? Et pourquoi le lecteur n'en a pas été informé du tout ? Et puis, il avait une arme à ce moment ? Un peu gros aussi le clodo justement marié à une des femmes reconstituées. Quant à la vente d'arme à feu autorisée ou non en France... C'est surtout la clause spéciale du contrat de travail sur laquelle je me poserais des questions en matière de légalité...
Enfin voilà, une bonne surprise en tout cas, et je conçois que deux mois sont un peu juste pour un projet aussi ambitieux. Je pense qu'en te centrant sur ton intrigue, tu aurais pu gagner en concision, ne pas perdre ton lecteur à cause de la longueur et des "facilités" que tu emploies, et qui frôlent l'incohérence (citées au dessus). Et je ne parle pas des manifestants, qui ont leur place ici, mais d'un tas de détails (le clodo, par exemple) ou de phrases qui n'apportent rien et donnent cette fausse impression de lourdeur. Bon courage pour le concours !
Aegis (http://nouvelles.forumactif.com/) Dim 28 Déc 2008
Salut Lestat! Cette nouvelle est très sympathique, je l'ai lu avec plaisir. L'intrigue ce met bien en place tout au long du récit et la chute est bien trouvée. Toutefois, je rejoins Tici concernant la perte de mémoire du héros. Cela aurait été bien de savoir combien de temps Laurent est resté inconscient, car il s'est passé beaucoup de choses pendant ce laps de temps. Enfin à part ça, c'est une bonne nouvelle.
maerlyn (http://nouvelles.forumactif.com/) Sam 03 Jan 2009
Bon apparemment tout le monde te l'a déjà dit (j'ai lu le topic vite fait) mais il est bon de le répéter; tu progresses vraiment à chaque texte.
Quand j'ai vu qu'il y avait 30 pages, j'étais déjà prêt à t'insulter, mais en fin de compte je ne me suis pas ennuyé. Je trouve que ton histoire se déroule au poil. Tu as très bien maîtrisé ta narration. Y a du flippant, du malsain, une ambiance bien rendue.
Bref, j'ai kiffé.
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La mort, sa vie, son oeuvre
17/12/2008 22:10
Laurent observa l'accoutrement du docteur et il sut.
« C'est vous qui étiez dans la baignoire cette nuit ?
– Je vois qu'on ne peut rien vous cacher. »
Il resserra la ceinture de son peignoir avant de poursuivre :
« La putréfaction est une chose horrible qui vous détruit le corps avec une rapidité déconcertante. J'ai ramené cette saloperie d'un de mes voyages en Afrique. Il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir des chamans, je l'ai appris à mes dépens. Je veille tous les jours à ce que cette maladie ne prolifère pas... l'eau bénite à des pouvoirs incomparables, mais pour en ressentir les effets, je dois malheureusement me plier à un rituel éprouvant. C'est un dilemme des plus sordide... je dois choisir entre vivre normalement tout en me laissant dévorer par la décomposition, ou alors, passer les trois quart de mon temps dans une baignoire remplie d'eau bénite afin de conserver mon apparence et rester en vie. Il y a des jours où c'est très difficile pour moi de faire avec. »
L'homme lui adressa un sourire et recouvrit le corps dénudé d'un drap blanc.
« Cela vous choque ? demanda-t-il en désignant le cadavre recouvert.
– Je pense que j'ai vu assez de choses horribles ces derniers temps pour pouvoir dire que non. »
L'homme parut satisfait de la réponse et repoussa le brancard dans le couloir. En revenant dans la pièce, il souffla un baiser à destination de Marion et s'approcha d'elle.
« Ce fut mon plus grand amour, dit-il en caressant les fesses de la jeune femme. Une baiseuse comme je n'en avait jamais connu auparavant... mais je crois qu'elle vous a déjà fait du gringue, précisa-t-il en clignant de l'oeil dans sa direction.
– Assez plaisanté, je veux savoir où sont mes enfants. »
Le rictus de joie du chinois s'éteignit lentement.
« Je pense que je vous dois bien ça... mais je vais laisser ce plaisir à votre charmante femme. »
Il désigna le couloir. Stéphanie était là.
« Que fais-tu ici ?! lâcha-t-il surpris.
– Je suis venue te demander ce que tu aimerais manger pour le repas... »
Laurent lança un regard stupéfait vers le médecin, puis ses yeux revinrent sur sa femme.
« ... tu as le choix entre steak haché frites ou escalope de dinde haricots verts... ah j'oubliais !
je t'ai préparé une tarte aux pommes pour le dessert. »
Elle s'avança légèrement dans la pièce en arborant un air idiot sur la figure. Laurent voulut aller à sa rencontre pour la secouer, mais quelque chose l'en empêcha.
« Tu préfères des oeufs sur le plat ? »
Elle parut tout d'un coup affolée, au bord de la panique.
« Je suis allée les acheter à l'épicerie ce matin... à moins que... (elle réfléchit en levant les yeux au plafond) du lapin à la moutarde !! Je suis sûre que c'est...
– Tu vas la fermer à la fin ! » la coupa-t-il sèchement.
Stéphanie cacha son visage entre ses mains et se mit à sangloter comme une enfant.
« Mais qu'est-ce qu'elle a ? » demanda Laurent en interpellant l'homme de science.
Celui-ci garda son air enjoué et continua à observer la jeune femme sans rien dire.
« Qu'est-ce que j'ai ?! hurla-t-elle en retirant les mains de son visage. J'ai juste envie que tu me baises toute la nuit, que tu me bourres par tous les trous ! »
Elle fit glisser sa langue sur ses lèvres et se caressa grossièrement l'entrejambe. Choqué, Laurent s'approcha d'elle pour la gifler. Le choc fut si violent que Stéphanie alla s'aplatir sur le sol.
« Stupéfiant vous ne trouvez pas ? » commenta l'asiatique qui s'était mis à applaudir en spectateur averti.
Laurent sortit son arme et la braqua sur lui.
« Fermez-là ou je vous fais sauter la cervelle ! »
Cette déclaration ne fit qu'accentuer le rictus hilare de Whang Lee.
« Vous êtes exceptionnel c'est indéniable, fit celui-ci. »
Laurent le quitta des yeux un instant et s'intéressa à Stéphanie. Ce qu'il vit alors lui arracha un cri d'horreur. L'empreinte de sa main était comme incrustée dans la joue droite de sa femme, on aurait dit un moule à gâteau en forme de coquille Saint-Jacques.
« Stéphanie ! Mais qu'est-ce que tu as ma chérie ?! »
Il voulut s'approcher d'elle.
« Elle est morte Monsieur Ferdinan. »
Laurent s'arrêta et ses yeux s'agrandirent de surprise et d'épouvante. Le visage de Stéphanie commença à s'affaisser du côté droit et la peau de sa joue vint s'étaler sur sa poitrine. Elle balbutia quelques mots incompréhensibles, altérés par la difformité soudaine de son faciès.
« Elle est morte, répéta l'homme, et vos enfants aussi.
– Vous avez perdu la tête, fit Laurent en le dévisageant.
– C'était un stupide accident... ils sont morts sur le coup.
– Mais elle n'est pas morte regardez ! Elle bouge ! » dit-il en pointant un doigt sur Stéphanie.
Elle frétillait comme un poisson.
« Je sais, c'est incroyable... je suis incroyable ! » clama Whang Lee en s'esclaffant bruyamment.
Il extirpa une enveloppe de son peignoir et en éparpilla son contenu sur le sol. Des photographies se dispersèrent un peu partout et le regard de Laurent s'arrêta sur celle qui tomba à ses pieds.
« Vous n'avez quand même pas oublié notre contrat ? En cas de décès, le corps de votre femme nous revenait de droit. »
Laurent ne fit pas attention à Whang Lee, sa voix lui parut lointaine et totalement étrangère au moment présent... il n'y avait que cette photo qui comptait et il se pencha pour la ramasser. Sur le cliché, on pouvait voir une voiture accidentée, elle était noire et complètement détruite. Le toit avait été découpé et on apercevait une silhouette sombre derrière le volant. À l'arrière, sur la banquette, un siège auto à moitié carbonisé contenait encore le corps d'un enfant ravagé par les flammes. Au centre de la photo, une main pâle - complètement surréaliste au milieu de cet habitacle calciné - était encore cramponnée au dossier du siège passager. C'était celle de Kathi. Sa fille avait toujours agrippé le fauteuil de cette manière lorsqu'elle avait peur en voiture. Laurent se prit la tête entre les mains et son hurlement ne ressembla à rien d'humain.
Autour d'eux, les cadavres se mirent brusquement à applaudir en se saluant les uns les autres, comme une bande de vieux copains, heureux de se retrouver après plusieurs années de séparation. Au bord de la folie, Laurent dirigea son arme sur les spécimens agités et tira plusieurs fois, amputant une jambe au cycliste et un bras au penseur de Rodin. Il s'avança ensuite vers Marion, et pointa son arme sur sa tête.
« Je continue ? »
L'espace d'un instant, Whang Lee parut troublé, puis, très vite, son angoisse finit par disparaître.
« Je m'en balance comme de l'an quarante, (Marion tourna la tête dans sa direction et lui jeta un regard noir), je la referai telle qu'elle était, j'en ai le pouvoir... vous n'avez qu'à regarder votre charmante femme, c'était un tas de merde infâme et j'ai dû ramasser ses restes à la pelle.
– Ordure ! »
Laurent appuya sur la gâchette et la tête de Marion se désintégra comme une vulgaire citrouille d'halloween. Les débris cérébraux de la jeune femme jonchaient maintenant la pièce de part en part, mais Whang Lee resta impassible. Laurent tomba à genoux et les larmes troublèrent sa vision. Que lui restait-il à présent ? Dans un geste désespéré, il retourna l'arme contre lui.
« Ne faites pas ça ! Nous avons besoin de vous ! » cria le docteur, le visage déformé par la peur.
Laurent se rappela la dernière fois où il avait vu ses enfants. C'était une fin d'après-midi, une de celles qui vous conforte dans l'idée que la vie est belle et que rien ne peut vous arriver, et que vous serez encore là l'année prochaine, puis l'année d'après...
« Vous avez raison », fit-il en pointant son arme sur le docteur.
Il y eu deux détonations et l'homme s'écroula lourdement sur le sol sous l'oeil médusé des macchabées qui se mirent aussitôt après à converser à voix basse. La rumeur monta doucement, pour finir par se taire sans jamais avoir dépassé le stade du murmure incompréhensible. Laurent observa le corps de Whang Lee un long moment, puis se releva avec l'énergie du désespoir. Ses yeux hagards parcoururent la salle. Le 33 tours tournoyait dans le vide et les cadavres étaient à nouveau d'un calme inquiétant... près de la porte du couloir, Stéphanie nageait dans une marre de liquide doré, aussi nauséabond que la gangrène. Son oeil gauche était vitreux et sa bouche était déformée en un horrible rictus de douleur. Il lui restait une seule balle dans le barillet, mais avant d'en finir, il avait une dernière chose à faire... dire adieu à ses enfants. Il laissa l'horreur derrière lui et s'engagea vers la sortie.
En passant devant le deuxième étage, il revit le chien de l'autre nuit. Il était occupé à grimper la jeune demoiselle au visage arraché, celle-là même sur laquelle Whang Lee exerçait encore ses talents il y a quelques minutes. Laurent poursuivit sa route, laissant derrière lui les deux amants improbables. Quand il atteignit l'accueil, Henry Balquan se tenait derrière le comptoir.
« Alors, lui lança le vieil homme, vous arrivez au terme de votre misérable vie ? »
Laurent s'immobilisa à quelques mètres et regretta de n'avoir qu'une seule balle.
« Vous savez, continua-t-il, la mort n'est que le commencement d'une longue existence. Grâce à notre maître, nous traversons le temps... c'est lui qui s'est chargé de me « retaper » après ma mort... c'est que vous n'y êtes pas allés de main morte mon salaud.
– Qu'est-ce que vous racontez ? »
Les souvenirs se bousculèrent dans sa tête.
« Le soir où je suis revenu vous voir avec ma bouteille de whisky de douze ans d'âge, vous m'avez quasiment vidé un chargeur sur la gueule. Bon d'accord, il faisait noir et j'étais complètement bourré, mais quand même... »
Il se mit à rire.
« ... à mon avis, vous deviez chier dans votre froc et vous avez eu la peur de votre vie en me voyant me dandiner dans le couloir. En attendant, mon cadavre est resté toute la nuit à se vider de son sang et c'est Albert Villier qui m'a trouvé le lendemain, étendu dans le corridor du troisième.
– Taisez-vous sombre merde, je ne vous ai jamais tiré dessus.
– Dans ce cas, comment expliquez-vous que vous ayez une arme ? Ne me prenez pas pour un imbécile, vous n'êtes pas amnésique, vous ne l'avez jamais été, vous vous cachez la vérité parce que nous savons très bien vous et moi que vous ne la supporteriez pas. Vous m'avez tué, certes c'était un regrettable accident, mais vous l'avez fait, puis ensuite, vous vous êtes tiré comme un lâche. »
Le visage d'Henry Balquan exprimait le mépris. Ses yeux se braquèrent soudain en direction des escaliers. Whang Lee était là, aussi vivant qu'une rue pleine de badauds. Il était complètement nu et son corps ruisselait à grosses gouttes. Les impacts de balle étaient encore visibles, mais ils n'étaient plus que deux petits creux insignifiants, comme des empreintes de pas dans une neige peu épaisse. Laurent n'en croyait pas ses yeux. L'asiatique parcourut les dernières marches et rejoignit les deux hommes.
« Ce que je propose mon cher Laurent, c'est une merveilleuse alternative, une renaissance... mais pour que cela fonctionne parfaitement, il faut avoir une très forte personnalité. La plupart de mes enfants n'en ont pas ou très peu et se révèlent de véritables pantins une fois réveillés. Ils pleurent quand je leur dis de pleurer, il se mettent en colère quand je leur dis de se mettre en colère... démonstration ? »
Laurent ne répondit pas, mais Whang Lee ne lui en tint pas rigueur.
« Henry, pouvez-vous ouvrir la porte d'entrée s'il vous plaît ? »
Le vieil homme quitta docilement sa place et alla ouvrir. Un courant d'air froid pénétra alors dans le hall en propulsant des monceaux de feuilles mortes.
« Maintenant, placez votre main gauche sur la chambranle et refermez la porte aussi fort que vous le pouvez. »
Sous le regard ébahi de Laurent, Henry Balquan obéit. Il ne cria pas, mais les phalanges de sa main furent complètement écrasées. Whang Lee lui intima l'ordre de recommencer, encore et encore, jusqu'à ce que Laurent l'ait supplié d'arrêter. Balquan n'avait plus de doigts, ceux-ci traînaient au sol, dans une mare d'or en fusion.
« Ne vous méprenez surtout pas... sous son air bête et obéissant, Henry Balquan est l'une de mes plus belles réussites. Il a conservé presque tout ses souvenirs et parvient à ressentir une grande variété de sentiments... mais malheureusement, pas la moindre trace d'amour en lui. »
Il s'interrompit et son regard se posa sur un vieux tableau du hall représentant un champ où couraient des chevaux. Balquan était à genoux et ramassait ses morceaux.
« Lorsque Marion est morte en 1972, déclara Whang Lee, j'étais totalement anéanti et une idée absurde s'était soudain manifestée à moi. J'étais persuadé que je pouvais la faire revenir... j'ai cru à cette idée, tellement que j'ai fini par réussir, au grand dam de mes confrères de l'époque. Malheureusement, Marion n'était plus l'être que j'avais connu. Elle n'était plus qu'une simple marionnette, exempt de tout sentiment... elle n'éprouvait aucun amour, que ce fût pour moi ou tout ce qui l'entourait et n'avait gardé aucun souvenir de sa vie. J'ai cependant renoncé à m'en séparer et j'ai voulu la garder près de moi, comme mes cobayes écorchés d'Afrique. Je savais déjà à cette époque, que le chemin pour arriver à ce que je voulais, serait long et parsemé d'embûches. Quand mon ami Albert Villier nous a quitté quinze ans plus tard, il avait laissé sa dépouille à ma disposition... je me rappelle encore ses mots avant qu'il ne meurt : « Je te laisse mon corps de jeune premier... si après ma mort, tu vois que je ne suis plus l'être que tu as aimé... s'il te plaît, fous-moi au fond du trou et payes-moi une pierre tombale. » Lorsqu'il fut revenu, Albert avait conservé tout ses souvenirs, mais l'affection qu'il éprouvait pour moi s'était inexplicablement envolée. Là aussi, j'aurais dû le laisser croupir au fond de la tombe... mais mon amour pour lui fut le plus fort et je n'ai pu me résoudre à respecter ses dernières volontés. »
Il s'arrêta de s'exprimer un instant et fit courir ses doigts sur sa poitrine, à l'endroit où quelques minutes plus tôt, deux balles avaient perforé sa peau. Brusquement, il se pencha en avant et rejeta de sa bouche deux petits projectiles sanglants dans le creux de sa main.
« Vous savez, poursuivit-il en les jetant négligemment par-dessus son épaule, jusqu'à ces dernières semaines j'avais passé ces trente dernières années à poursuivre ce que j'avais commencé à prendre pour une chimère. Votre femme m'a prouvé que mon rêve n'était pas vain. Aussi étrange que cela puisse paraître et malgré qu'elle soit l'un de mes plus grands échecs, Stéphanie n'a pas totalement gommé l'amour qu'elle éprouvait pour vos enfants. Ceux-ci lui manquent. Depuis qu'elle erre dans votre appartement vide, elle pleure quasiment toute le temps, je n'ai encore jamais vu cela chez mes précédents spécimens. Votre femme est plongée dans une profonde dépression qui ne s'arrêtera jamais. Le pire, c'est qu'elle serait incapable de vous dire pourquoi elle se morfond de la sorte et même si vous lui présentiez vos deux enfants devant les yeux, elle ne les reconnaîtrait pas. Comme grand nombre de ressuscités, sa mémoire a été altérée par la résurrection... elle sait que vous êtes son mari, mais pour ce qui est de ses enfants, c'est comme si elle n'en avait jamais eu... et pourtant, ses petits chérubins n'étaient pas si loin. »
Whang Lee écarta les bras, comme s'il s'apprêtait à présenter un tour de magie, et la porte qui donnait sur le sous-sol s'ouvrit derrière eux, laissant place à une scène insoutenable. Kathi apparut, son visage avait été ravagé par les flammes et ses cheveux avaient été réduit à néant. Son regard était vide de toute expression et ses lèvres avaient disparu, emportées par la fournaise. Elle tenait contre elle son petit frère, celui-ci gigotait et tentait de saisir le collier en argent de sa grande soeur, seule matière encore présente sur le corps meurtri de la jeune fille. Nicolas ressemblait à un morceau de charbon de bois pourvu de membres, les sangles de son siège auto le ceinturaient encore. Laurent poussa des hurlements inhumains et Kathi s'approcha de Whang Lee qui serra aussitôt les deux enfants contre lui.
« Je n'ai pas pu me résoudre à les abandonner dans leurs cercueils, fit Whang Lee. Ma gentillesse me perdra. Je sais qu'ils ne faisaient pas partie du contrat, mais je suis sûr que vous saurez apprécier ce geste. Ne vous inquiétez pas, ajouta-t-il quand il vit le visage de Laurent se décomposer, je vais les remettre en état d'ici peu pour que vous puissiez en profiter mon cher Laurent, mais ne vous attendez pas à se qu'ils ressentent de l'amour pour vous, ils ne savent même pas qui vous êtes.
– Oh mon Dieu, c'est un véritable cauchemar ! s'égosilla Laurent en tombant à genoux.
– J'avais cru comprendre que vous ne croyiez pas en Dieu ? »
En rien de temps, Laurent mit le canon du revolver dans sa bouche et appuya sur la gâchette. La détonation fut assourdissante et les enfants sursautèrent. La balle traversa la tête et ressortit pour venir se loger dans le grand miroir du hall en le fissurant dans toute sa largeur. La puissance du coup de feu le propulsa violemment en arrière et il alla s'étendre sur le carrelage glacé, sous les yeux de la petite assemblée. Surexcité, Whang Lee se tourna vers Balquan :
« Vous avez vu ce qu'il a fait ?! »
Le vieux réceptionniste resta immobile, comme un jouet sans piles, les bras raides comme des piquets de clôture. Whang Lee pesta contre lui :
« Pauvre guignol, ce n'est pas vous qui pourriez faire une chose pareille. »
Il recentra son regard sur Laurent. Celui-ci avait les yeux fermés et la bouche grande ouverte, son corps était encore agité de soubresauts, qui finirent par s'arrêter. Henry Balquan sortit alors de son inactivité et s'approcha de lui pour faire le signe de croix. Whang Lee l'écarta d'un geste agacé et se pencha sur le corps du suicidé avec une expression de profond respect :
« Au milieu de toutes ces émotions, j'ai oublié de vous dire une chose importante mon cher Laurent... le jour où votre femme et vos enfant sont morts... vous étiez également dans la voiture. »
Les paupières de Laurent se soulevèrent.
« Si vous étiez tombé sur la bonne photo, vous auriez compris aussitôt. Votre femme a été la première à être désincarcéré du véhicule. »
Le regard de Whang Lee débordait d'admiration.
« Vous êtes tellement exceptionnel pour moi... depuis le jour de votre mort, vous n'avez cessé de me surprendre, vous êtes l'aboutissement d'un rêve... vous avez conservé tout ce qui faisait de vous un être vivant, vous ressentez les choses, vous aimez vos enfants, votre femme et surtout, vous êtes totalement indépendant, libre de tout contrôle... vous êtes un véritable miracle !! »
Stéphanie apparut dans le dos du docteur, son visage était monstrueux. Elle s'avança et s'agenouilla près de son mari. De sa main, elle tira sur la peau de sa joue pour pouvoir articuler quelques mots :
« Ne t'inquiètes pas mon chéri, Monsieur Whang Lee va nous arranger ça, puis nous rentrerons tous les deux à la maison. »
Laurent se redressa sur ses coudes et passa une main derrière son crâne. Ses cheveux étaient englués dans une matière visqueuse qui lui coula immédiatement dans le dos. L'odeur lui parvint enfin et il comprit l'horrible vérité. Son cri dévasta le hall.
« Vous êtes tout simplement incroyable Laurent. »
Bez et Esparon
Du 12 Octobre au 15 Décembre 2008
© ® Auteur : Eric Fesquet, texte déposé.
 
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La mort, sa vie, son oeuvre
17/12/2008 22:04
En quelques coups, la porte lâcha et le jeune homme apparut dans l'encadrement, le visage inexpressif et les yeux fixes. Laurent fut à deux doigts de hurler, mais il parvint à articuler quelques mots :
« L'ambulance est en route... restez calme mon vieux. »
L'homme resta muet mais avança d'un pas dans sa direction.
« N'approchez pas... je vous préviens. »
Il leva le couteau au-dessus de sa tête. Au loin, il lui sembla entendre la sirène des pompiers. L'homme fit alors un geste horrible, il introduisit une main dans sa gorge ouverte et en extirpa quelque chose avec difficulté. Laurent constata avec effroi qu'il s'agissait de son coeur. L'organe battait encore entre ses doigts, expulsant le liquide fétide à chaque pulsation. Laurent recula trop précipitamment et se prit maladroitement les talons dans le tapis. Sa tête alla heurter violemment l'angle du bureau et il perdit connaissance.
Marion était là, toute nue au milieu d'un couloir. Jeune, belle, avec de grands yeux bleus. Deux étranges marques barraient ses hanches, comme si des mains l'avaient agrippé sauvagement à cet endroit. Il était assez près pour la toucher. Les bras de la jeune femme se tendirent lentement dans sa direction et ses mains se posèrent sur son torse. Un frisson le parcourut et son sexe se durcit instantanément, forçant sur son jean trop serré.
« Baise moi », dit-elle en ouvrant sa braguette.
Sa respiration s'était accélérée, au point que des vertiges l'assaillirent subitement. Elle s'agenouilla devant lui et fit glisser son pantalon sur ses chevilles. Il eut l'envie folle de la retourner violemment pour la prendre, chose que Stephanie l'avait toujours empêché de faire. Quand son slip fut également descendu, il sentit alors quelque chose d'humide et froid lui engloutir le membre. Il baissa les yeux et vit la tête de la jeune créature faire des va-et-vient de plus en plus rapides. Il songea subitement à Stéphanie. Qu'est-ce que tu fais Laurent ? Pense à ta femme ! Il posa brusquement une main sur le front de la jeune femme pour la repousser. Quand elle se releva, sa bouche était fendue à chaque commissure et son front était à vif, suintant un liquide doré et nauséabond. Souriante, la créature passa une langue coulante d'hémoglobine sur ses lèvres puis avala difficilement quelque chose en affichant un rictus de triomphe. Il baissa les yeux et découvrit un minuscule morceau de chair pissant le sang entre ses jambes.
Lorsqu'il ouvrit les yeux, l'endroit où il était lui parut totalement inconnu. C'était une grande chambre aux murs blancs sans la moindre personnalisation. Son rêve était encore bien présent et il se redressa brusquement dans le lit pour retirer le drap qui couvrait son corps... son attirail était toujours en place. Il ressentit une gêne au niveau des cheveux... en passant une main sur sa tête, ses doigts rencontrèrent un épais bandage. Sur la petite table de nuit se trouvait une photo de Stéphanie qu'il n'avait jamais vu. Elle posait devant le musée avec un air inquiétant qu'il lui fit froid dans le dos. Il se leva difficilement et des vertiges l'obligèrent à se rattraper à la poignée de porte. Une fois stabilisé, il l'ouvrit. Elle débouchait sur un grand couloir. L'endroit lui parut soudain familier et il sut où il était.
« Stéphanie ?! »
Personne ne lui répondit, si bien qu'il commença à avancer dans le corridor - aussi dépourvu de caractère que la chambre qu'il venait de quitter. Sa femme était à la cuisine, debout devant la fenêtre à observer la rue. Celle-ci grouillait de monde, mais le silence de la maison restait imperturbable.
« Ma chérie ? Tu vas sûrement trouver ça bizarre, mais... je ne me rappelle pas être arrivé ici. »
Il avait dit cela d'une voix tremblante et il dut s'asseoir pour ne pas tomber.
« Je ne me souviens même pas du déménagement » ajouta-t-il en jetant un coup d'oeil autour de lui.
La cuisine était étonnamment dépourvue d'odeur, que ce fût de nourriture ou de produit ménager.
Stéphanie ne dit rien, mais se retourna pour porter un regard sur son mari. Elle avait des cernes très marqués et le blanc de ses yeux était légèrement rougi.
« Tu as été souffrant ces derniers temps, finit-elle par dire. Albert Villier t'a donné quelques jours pour te remettre. Tu as fait une mauvaise chute au musée et tu as dû rester en observation plusieurs jours. »
Elle lui avait dit cela d'un ton neutre et s'était à nouveau concentrée sur la rue. Nauséeux, il jeta un oeil hagard vers le séjour qui avait été aménagé avec de nouveaux meubles.
« Je croyais que nous devions les choisir ensemble ?
– C'est ce que nous avons fait... tu ne te rappelles pas ? » demanda-t-elle.
Non, il n'en avait aucun souvenir. Une seule chose lui venait à l'esprit... une voiture noire. Il interrogea Stéphanie et elle lui répondit qu'en effet, il avait récemment acheté une voiture, mais que celle-ci était rouge.
« Les choses vont te revenir petit à petit, il te faut juste un peu de temps », lui dit-elle.
Il se sentait mal, prendre l'air lui ferait probablement du bien, il avait l'impression d'être resté enfermé durant des mois. Il laissa Stéphanie dans la cuisine sans même lui dire un mot et alla s'habiller. Quelque chose ne tournait pas rond, au fond de lui il le savait.
Ses premières foulées dans la rue furent les plus difficiles. Il avait l'impression d'être un enfant faisant ses premiers pas. Il était maladroit et avait du mal à mettre un pied devant l'autre. Sa mémoire lui revenait peu à peu et il se revit au volant de cette voiture. Il se rappelait l'avoir acheté chez un concessionnaire Peugeot. Elle n'était pas rouge comme le lui avait affirmé Stéphanie, mais bien noire, elle avait même approuvé son choix en lui affirmant qu'elle faisait rebelle. Alors pourquoi lui aurait-elle menti ? C'était absurde. Sans même s'en rendre compte, il se tenait devant les marches du musée. Les manifestants avaient déserté l'endroit, peut-être avaient-ils eu gain de cause et que l'établissement n'ouvrirait jamais sa salle mortuaire au public. Il regarda sa montre et décida d'aller y faire un tour.
Quand il eut poussé la porte, il se retrouva nez à nez avec Henry Balquan. Le musée n'ouvrait pas avant une bonne heure et ils semblaient tous les deux seuls.
« Vous faites des heures supplémentaires Monsieur Ferdinan ? »
Le vieil homme avait une mine radieuse et Laurent lui fit remarquer.
« J'ai arrêté de boire. »
L'air réjoui, Balquan se pencha alors vers lui et commença à chuchoter :
« Alors, quel effet ça fait ?
– Comment ça ? » répondit-il avec surprise.
L'expression étonnée de Laurent lui arracha un rire insupportable qui finit par se perdre dans les recoins du musée.
« Vous n'avez pas encore réalisé ? Dans ce cas, sachez que le grand manitou garde un oeil sur vous, vous êtes le...
– Taisez-vous ! » le coupa sèchement Albert Villier qui semblait surgir de nulle part.
Balquan ouvrit son journal à la hâte et se plongea la tête dedans comme si rien ne c'était passé. Laurent resta un moment silencieux, puis finit par demander à Villier de quoi il était question.
« Rien d'important... vous feriez mieux d'aller vous reposer, vous avez une mine affreuse. »
Et c'était vrai, il ne se sentait pas bien et les questions ne cessaient de le tourmenter. Comme un zombie, il sortit du musée et reprit le chemin de la maison. Il sentait bien, au fond de lui, que quelque chose d'essentiel lui échappait. Avant de partir, il avait confié à Albert Villier qu'il souhaitait reprendre le travail dès ce soir. Malgré les protestations du vieil homme, il avait réussi à le convaincre. Il ne pouvait pas rester chez lui à attendre que sa mémoire fût revenue. L'endroit lui semblait froid, sans vie et Stéphanie était distante. Il passa le restant de la journée à regarder la télévision, assis dans le canapé.
Il se réveilla peu de temps avant de prendre son service. L'appartement était plongé dans le noir et seule la télévision tournait sur un vieux film des années cinquante. Il se leva précipitamment du canapé pour allumer la lumière. Comment se fait-il que Stéphanie ne l'ait pas prévenu ? Il n'allait pas la réveiller pour le lui demander. Après tout, peut-être avait-elle essayé, elle lui avait dit un jour qu'il dormait comme un ours en hibernation. Avant de sortir, il retira le bandage qui couvrait sa tête. Il n'y avait rien, aucune marque.
Il s'avança sur le trottoir trempé de pluie. Abrité sous son parapluie, une vision tenace ne cessait de le torturer, comme la marque que laisse le soleil sur la rétine quand on l'a regardé trop longtemps. Stéphanie lui hurlait dessus et de la peur se lisait dans ses yeux... l'image s'estompa lentement. Il s'approcha de l'entrée et sursauta vivement quand quelque chose lui toucha la jambe. Le clochard était toujours à la même place, mais il avait suffi d'un lampadaire défectueux pour qu'il fut passé totalement inaperçu.
« Je vous ai fait peur ? demanda-t-il.
– Un peu oui... vous avez retrouvé votre femme ? »
La question lui était venue spontanément. L'homme avala une rasade de whisky avant de lui répondre :
« Un peu mon neveu, même que j'ai baisé cette salope avant de l'étrangler. »
Le sans-abri le regarda fixement, comme s'il le mettait au défi de dire quelque chose, mais sur ce coup-là, Laurent avait perdu sa langue.
« Vous savez, ajouta-t-il, quand vous retrouvez votre femme carbonisée dans votre propre maison, vous avez du mal à imaginer qu'elle puisse revenir un jour taper à votre porte. Cette femme n'était pas vraiment ma Sandra, la mienne a été ensevelie au Congo il y a huit ans, avec un corps tellement endommagé que personne n'a jamais réussi à lui redonner sa dignité. »
Il se mit brusquement à sangloter en marmonnant des choses incompréhensibles. Une fois calmé, il releva sa tête et ses yeux humides et pleins de rage se posèrent sur Laurent.
« Si vous voulez un conseil... trouvez le responsable de ces résurrections et tuez le. »
Laurent l'abandonna du regard et déverrouilla la porte pour pénétrer à l'intérieur.
Comme à son habitude, il commença par éclairer le hall d'entrée puis se dirigea ensuite vers le bureau. La première chose qu'il remarqua, ce fut les posters. Des voitures de rallyes pour la plupart et quelques nanas en bikini. Il ne se rappela pas les avoir suspendu là. À sa grande surprise, il découvrit également une paire de pantoufles neuves traînant devant la porte de la salle de bain. Ses troubles l'effrayaient et il décida qu'il prendrait rendez-vous avec un médecin à la première heure demain matin.
Il n'était pas arrivé depuis cinq minutes, que des souvenirs lui revinrent par intermittence... le chien lui courant après, le jeune homme venu lui porter secours, l'attaque, il se rappela même sa chute dans le bureau. Intrigué, il passa une main sur sa tête. Le bandage qu'il avait retiré ne pouvait pas dater de cette nuit-là, et pour cause, il se rappela presque mot pour mot l'altercation qu'il avait eu avec Albert Villier le lendemain de sa sortie de l'hôpital. Il n'avait pas traîné pour trouver Villier et le menacer de tout raconter à la gendarmerie. Le vieil homme lui avait alors assuré que plus rien ne viendrait « hanter » ses nuits et il lui avait même offert une augmentation pour son silence. Laurent avait accepté les conditions et avait repris le travail. Que s'était-il passé depuis ?
Il était assis dans le fauteuil et le ronronnement de la console l'insupportait. Pourquoi se sentait-il aussi mal ? Il ressentait un vide énorme au fond de lui. Il se leva brusquement et alla ouvrir la salle de bain. Elle était dans le même état que la dernière fois, humide et le carrelage des murs était recouvert de buée. Le robinet d'eau chaude gouttait avec une régularité agaçante.
« Qui êtes-vous ? » lança-t-il en direction de la baignoire.
Le rideau remua légèrement et un bref clapotis vint troubler le silence. Il y avait quelqu'un allongé là. À travers la fine toile, Laurent put entrevoir une main cramponnée à la baignoire. Aucune réponse ne lui vint en retour. Il sortit alors de la pièce et referma derrière lui. Il avait l'impression d'être dans un rêve. Normalement, il aurait dû aller tirer le rideau pour regarder qui se trouvait là. Il retourna s'asseoir comme un automate et se prit le visage entre les mains. Derrière la porte, il entendit les anneaux de la tringle à rideau et le bruit de l'eau s'écoulant à grosses gouttes sur le carrelage. Il écarta légèrement ses doigts, juste à temps pour apercevoir un filet d'eau s'écouler lentement sous la porte de la salle de bain. Quand elle s'ouvrit doucement, il se cacha à nouveau le visage, comme un enfant tentant de faire disparaître le croque-mitaine par la seule force de sa pensée en se persuadant qu'il n'existait pas. Des relents de pourriture s'engouffrèrent dans ses narines et un souffle glacial agita ses cheveux. Quand il finit par écarter quelques doigts, il n'y avait plus rien. La porte du bureau était ouverte et le carrelage avait été aspergé d'eau jusqu'au fond de la salle des fossiles. Effrayé, il n'osa même pas regarder les écrans. Il passa le reste de la nuit à sangloter dans son bureau sans aucune raison et il quitta le musée sans avoir effectué la moindre ronde. Sur le cahier, il signala à Henry Balquan qu'il ne reprendrait pas le service avant quelques jours... Villier avait eu raison, il était trop tôt pour qu'il reprît les rondes, il allait attendre que tout fût rentré dans l'ordre dans son esprit avant de repointer le bout de son nez ici.
Quand il arriva chez lui, Stéphanie se tenait exactement dans la même position que la veille, comme si elle avait fait le tour du cadran à regarder la rue par la fenêtre.
« Tu te sens mal ma chérie ? » demanda-t-il stupéfait.
Elle ne semblait pas l'entendre et il dut s'approcher d'elle pour voir son expression. Ses yeux étaient toujours aussi cernés et gonflés, comme si elle avait pleuré durant des jours. Laurent s'affola un peu devant le silence et la mine alarmante de sa femme. Il réédita sa question en l'obligeant cette fois-ci à le regarder... elle finit par lui répondre d'une voix indifférente :
« Je n'ai rien. »
Des larmes vinrent troubler son regard, mais elle ne parut pas s'en apercevoir. Ce fut à ce moment-là qu'il comprit enfin ce qui lui avait échappé depuis hier matin. Il n'avait plus vu ses enfants depuis... il ne savait même plus depuis quand. Sa chute était-elle vraiment responsable de toutes ses pertes de mémoire ? Il fut soudain pris de panique et il se mit à les appeler. Puis ses appels finirent par se muer en hurlements. Il se rua à l'étage et entra dans les chambres des enfants. Celles-ci ne contenaient que quelques cartons de déménagement entassés à la va-vite. Pas la moindre trace de jouets ou de bibelots appartenant à sa fille ou à son fils. Il n'y avait même pas de lits, c'était du délire. Un rire enfantin monta du rez-de-chaussée. Il finit par sourire. Les enfants étaient probablement en bas, quel idiot, il avait perdu la tête, sa femme allait sûrement le prendre pour un fou.
À la cuisine, Stéphanie gloussait toute seule, les yeux dans le vague. Laurent pressentit alors que le pire était à venir.
« Où... où sont les enfants ? » demanda-t-il d'une voix presque inaudible.
Elle sortit brusquement de son hébétude.
« Quels enfants mon chéri ? »
Sa femme n'était pas du genre à faire des plaisanteries. Laurent tenta de garder son calme et nomma posément les prénoms des deux enfants.
« Nous n'avons jamais eu d'enfants », lui dit-elle sur un ton égal, comme si elle lui avait annoncé qu'il n'y avait plus de bière au frais.
Il s'énerva :
« Tu vas arrêter ça tout de suite tu m'entends ?!
– Mais arrêter quoi ? »
Il la fusilla du regard et se mit dans l'idée de retourner la maison de fond en comble. Il le fit, mais ce fut peine perdue. Quand il redescendit de l'étage, Stéphanie était toujours à la même place, comme un chien attendant sagement son maître devant le supermarché.
« Tu veux me rendre fou c'est ça ? »
Il serra les poings et fut à deux doigts de lui sauter dessus pour la rouer de coups. Dans son esprit, ses enfants étaient bien présents, il pouvait les détailler au cheveu près, ce qui ne fit qu'accentuer sa colère.
« Je ne sais pas à quoi tu joues, mais tu vas le regretter », assura-t-il d'une voix haineuse.
Certes, ces derniers temps son cerveau était un vrai gruyère, mais de là à oublier qu'il n'avait jamais eu d'enfants.
« Je vais te demander une dernière chose puis après je m'en irai... est-ce qu'un type d'origine asiatique est venu me voir quand j'étais en convalescence ici ? »
Stéphanie avait toujours son air absent sur la figure et elle ne cilla même pas lorsque Laurent lui hurla dessus pour obtenir une réponse. Ce ne fut qu'au moment où il s'apprêta à partir qu'elle lui répondit que oui, cet homme était venu le voir plusieurs fois.
Dehors, il pleuvait averse et il avait oublié son parapluie. En passant devant leur emplacement de parking, il vit la petite voiture rouge dont Stéphanie lui avait parlé. Laurent n'avait aucun souvenir de cette cacahuète horrible, mais il ne lui serait jamais venu à l'idée d'acheter un engin pareil, cette citadine était beaucoup trop petite pour trimballer des enfants. Nous n'avons jamais eu d'enfants. Le ciel était encore bien sombre et la lumière du jour n'était pas prête à percer l'horizon. À la lueur des lampadaires, il croisa la route de quelques individus, tous inconscients de la réalité morbide qu'endurait leur voisin de trottoir. Dans sa poche, il serrait le revolver qu'il avait découvert en fouillant la maison. Il ne se rappelait pas l'avoir acheté, mais il savait qu'il l'avait fait. Au loin, il commença à discerner les contours du bâtiment. Bien qu'il fut très tôt, il était persuadé d'y trouver quelqu'un pour répondre à ses questions.
À l'intérieur du musée, l'atmosphère était froide, quasiment aussi froide qu'à l'extérieur. En fond sonore, il percevait un faible murmure, presque inaudible et celui-ci avait l'air de provenir des étages. Laurent connaissait sa destination et ce fut avec détermination qu'il s'engagea dans les escaliers.
''La mort, sa vie, son oeuvre''' était grande ouverte et un type – pieds nus et vêtu d'un simple peignoir de bain – était penché sur un corps étendu sur un brancard. Un tourne disque – aussi ancien que les fossiles du rez-de-chaussée – laissait échapper un fond de musique classique, saupoudré de crépitements spécifiques aux vieux vinyles. Laurent reconnut immédiatement le Nabucco de Verdi.
« Je vous en prie, entrez... je vous attendais. »
L'homme était absorbé par son travail et ne leva même pas la tête pour le regarder. Laurent obéit et franchit le seuil en jetant des regards méfiants autour de lui. Marion était là, figée sur son socle.
« Approchez voulez-vous. »
Laurent se relâcha légèrement et sa main abandonna le revolver au fond de sa poche. Il s'avança en gardant tout ses sens en éveil. C'était un gars d'origine asiatique qui devait avoir passé la cinquantaine. Visiblement, il effectuait une greffe de peau sur une jeune femme qui avait perdu la moitié de son visage.
« Elle s'est fait mordre par son chien, confia-t-il, son apparence actuelle ne reflète pas du tout le tas de chairs déchiquetées que j'ai eu entre les mains. Depuis son arrivée, j'ai déjà refait ses seins, son ventre et j'ai recouvert ses sutures disgracieuses avec un produit appelé très joliment Renaissance. »
Laurent était bluffé par le travail accompli, à part la figure, rien ne pouvait laisser croire que cette jeune femme avait été charcutée par un animal. L'asiatique retira ses gants et les jeta négligemment sur la civière. La peau de ses mains était parsemée de crevasse, comme si elles avaient macéré dans l'eau durant des mois.
« Elle peut attendre, annonça-t-il en se retournant vers lui. Je suis vraiment heureux de vous rencontrer enfin Monsieur Ferdinan, vous êtes un homme admirable.
– Vous me connaissez si peu, lui répondit Laurent en replongeant discrètement sa main droite dans sa poche.
– Détrompez-vous... je sais tout de vous. »
Laurent eut un ricanement bref et ses yeux trahirent une certaine nervosité.
« Si vous me connaissez si bien, vous pourriez sûrement me dire où sont passés mes gosses et m'expliquer pourquoi ma femme jure devant Dieu qu'elle n'a jamais eu d'enfant.
– Je le pourrai en effet. »

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La mort, sa vie, son oeuvre
17/12/2008 21:54
Quand Stéphanie le vit le lendemain, elle lui trouva une mine de déterré.
« Qu'est-ce qui t'arrive aujourd'hui ? » demanda-t-elle inquiète.
Il avait les cheveux ébouriffés, comme s'il s'était retourné dans le lit toute la nuit.
« Je sais pas, la fatigue sans doute. »
Il vint la rejoindre sur le canapé et ne put s'empêcher de penser à ce qu'il avait vu la veille. Elle se serra contre lui et l'embrassa sur la joue.
« Tu devrais peut-être aller voir le médecin pour qu'il te file un bon remontant, tu es blanc comme un linge.
– Je vais y songer... en attendant racontes-moi un peu ta soirée, dit-il en retrouvant le sourire.
– Oh tu sais, j'ai pas grand chose à te raconter, j'ai regardé une série.
– Celle avec le docteur qui boite ?
– Oui, fit-elle en souriant, celle-là, puis après (son regard changea soudain d'expression)... merde ! ça me revient maintenant ! Y avait un type bizarre qui traînait devant la maison hier soir.
– Un type bizarre ?
– Oui, il restait là à regarder, j'ai failli appeler les flics.
– À quoi ressemblait-il ?
– J'ai pas pu voir son visage, il était plongé dans l'obscurité.
– Probablement un voyeur », fit-il en la poussant du coude pour la taquiner.
Le soir, avant d'aller travailler, Laurent ne put s'empêcher de jeter un coup d'oeil par la fenêtre. Il y avait bien quelque chose d'étrange au fond du jardin, à moitié dissimulé sous les ombres des arbres. On aurait dit quelqu'un accroupi dans l'herbe. Mais c'était tellement immobile, qu'il finit par se dire qu'il n'y avait rien du tout et que c'était seulement sa nuit mouvementée et sa forme du moment qui lui faisaient voir des trucs bizarres. Stéphanie l'appela du salon... il laissa retomber le rideau et alla embrasser sa femme.
Les nuits suivantes, Laurent ne dépassa pas le deuxième étage. Il savait pertinemment qu'il enfreignait les règles, mais c'était plus fort que lui, ses peurs avaient fini par avoir le dessus. Ce n'était pas pour autant qu'il partait bosser l'esprit tranquille. Certaines nuits, il lui arrivait d'entendre des chuchotements, des soupirs et quelque chose venait souvent gratter à la porte du bureau. Ce fut à ce moment là qu'il songea sérieusement à se procurer une arme.
Le soir où il découvrit sur l'écran de contrôle que la salle mystérieuse était grande ouverte, il fut davantage envahi par la curiosité que par la peur. Cette fois-ci, de la lumière filtrait et venait s'étendre dans le couloir. C'était le moment ou jamais de découvrir ce qu'il y avait à l'intérieur. Il n'était plus monté là-haut depuis la semaine précédente et le trajet jusqu'au troisième lui provoqua une nouvelle crise. Une fois arrivé sur place, il considéra avec inquiétude le bout du corridor, là où la femme lui était apparue l'autre nuit. Le courant d'air pestilentiel n'était plus là pour lui donner la chair de poule. Comme il l'avait observé sur l'écran, la salle était éclairée. Il risqua un regard en s'approchant lentement. Albert Villier se tenait là, admirant un homme dépourvu de peau, figé éternellement sur un socle en bois. L'individu était debout et avait été placé dans la position du tir à l'arc. Ses organes étaient bien en évidence et la surface de son corps semblait recouverte d'une substance brillante où se reflétait la luminosité des ampoules.
« Monsieur Ferdinan, quelle bonne surprise ! », dit-il tout en gardant les yeux sur le spécimen masculin.
– Vous saviez que j'étais là ? demanda Laurent avec une pointe de malaise.
– Cet endroit n'a plus de secret pour moi vous savez, je sais où chaque chose se trouve ici
bas. »
Laurent observa la salle et en eut le souffle coupé. Une trentaine d'êtres humains s'éparpillait à l'intérieur, certains avaient été découpés en rondelles épaisses façon tranches de rumsteck – présentant au passage les détails de l'anatomie humaine – et d'autres avaient été figés volontairement dans des positions reproduisant des oeuvres artistiques tel que le penseur de Rodin.
« Comment trouvez-vous nos spécimens humains Monsieur Ferdinan ?
– Ils sont stupéfiants... on jurerait qu'ils sont vivants.
– Dans un certain sens, ils le sont... Monsieur Whang Lee a fait un travail remarquable. »
Albert Villier se tourna enfin vers lui et son visage s'égailla d'un sourire. Ses bandages avaient totalement disparus.
« Qui est Whang Lee ? demanda Laurent.
– Un artiste comme il n'y en a jamais eu auparavant, capable de redonner l'apparence de la vie à des corps qui l'ont perdu... regardez moi ça ! » proclama-t-il soudain en retirant le drap qui couvrait l'une de ces créatures.
Elle était sur un socle beaucoup plus élevé que ses congénères et son corps dévêtu brillait sous les projecteurs comme s'il était recouvert de milliers de paillettes. C'était une magnifique jeune femme aux cheveux blonds, une poupée grandeur nature, mais aussi, le seul spécimen humain ayant encore son épiderme. Sa silhouette était parfaite et Laurent releva qu'elle ressemblait étrangement à la femme de l'autre nuit.
« Elle s'appelait Marion. Vous auriez dû voir dans quel état Monsieur Whang Lee l'a récupéré... elle était passée sous un train, c'était un tas de bouillie abject et il en a fait l'une des plus belles femmes au monde ! »
Subjugué, Laurent s'approcha d'elle.
« Allez-y... touchez là », lui intima Albert Villier.
Laurent considéra un instant le vieil monsieur, puis avança délicatement une main vers la jeune femme pour la déposer sur sa hanche. Ses doigts rentrèrent en contact avec une peau ferme et glaciale. Il leva les yeux pour capter le regard de la déesse. Le souffle chaud de sa respiration agita la toison dorée de la jeune femme. Cette créature était tellement froide que Laurent eut peur de la voir fondre comme un glaçon en l'arrosant de son haleine ardente.
« Vous comprenez maintenant pourquoi certaines questions portaient sur votre sexualité, il peut arriver que des personnes mal attentionnées s'adonnent à de drôles de choses sur ce genre de spécimen. »
Laurent retira sa main et essaya tant bien que mal de cacher son embarras.
« Oui, je comprends », confia-t-il.
Il lâcha la jeune femme des yeux et son regard s'attarda sur les autres résidents de la pièce. L'un d'eux avait été placé sur un vélo, tous organes à l'air, et un autre était attablé devant un échiquier, dans la position d'un joueur concentré cherchant le prochain coup.
« Mais... comment arrive-t-il à rendre ces cadavres aussi...
– Vivants ? C'est le mot que vous cherchiez ? »
Laurent hocha la tête sans quitter des yeux le cycliste. Villier s'approcha dans son dos et déposa une main sur son épaule.
« Il utilise un procédé qui consiste à injecter du polymère à la place des fluides, c'est un de ses nombreux talents. Cette matière, en durcissant, donne aux cadavres un aspect plastifié et permet de conserver tous les organes presque indéfiniment. Ainsi traités, les corps paraissent presque factices, sauf que, voilà, ils ne le sont pas. Excepté Marion, tous les spécimens écorchés présent ici remontent aux prémices de la plastination... depuis, comme vous l'avez constater, Whang Lee s'est surpassé et peut désormais interrompre la décomposition de l'épiderme. »
Villier contourna Laurent et s'avança légèrement pour lui faire face.
« Imaginez un instant Monsieur Ferdinan, que votre femme, ou l'un de vos proches peu importe, meurt dans une tragédie... ne seriez-vous pas heureux d'avoir son corps à longueur de journée sous vos yeux et de n'avoir plus comme seul souci, celui de chasser la poussière qui pourrait se déposer sur sa silhouette ? »
Laurent parut réfléchir à la question.
« Ce serait indécent », finit-il par avouer.
Albert Villier lui sourit.
« Je savais que vous me diriez ceci, parce que vous n'êtes pas directement concerné... mais croyez-moi, des gens seraient prêts à payer le prix fort pour avoir une opportunité pareille et peu importe les religions ou tout autres idées préconçues sur le sujet. Une personne touchée par la mort d'un proche peut se raccrocher à une simple photo, alors imaginez qu'elle ait devant elle le corps de l'être aimé exempt de tout sévices. Ce serait un véritable miracle Monsieur Ferdinan ! »
La frénésie du vieux monsieur finit par s'éteindre à petit feu, remplacée par une mine sombre, à la limite de la mélancolie.
« Mais nous n'en sommes pas encore là, nous avons déjà du mal à rendre cette exposition publique, alors vous pensez. »
Laurent avala sa salive et se tourna à nouveau vers la beauté blonde.
« Ce pourrait-il qu'un de ces... spécimens, puisse se mettre à bouger ? »
Le vieux éclata de rire.
« Soyons sérieux, comment le pourrait-il ? Ils sont morts ! Monsieur Whang Lee n'est pas non plus le Saint Père.
– Où se trouve-t-il en ce moment ?
– Bonne question, il est partout et nulle part à la fois... le moment viendra où vous aurez l'illustre honneur de le rencontrer. »
Quand il fut de retour dans le bureau, Laurent jeta un coup d'oeil dans la salle de bain. Au lavabo, le robinet d'eau chaude était mal fermé, et de la buée entachait la vitre de la petite armoire à glace.
Il n'osa pas regarder franchement du côté de la baignoire, mais il remarqua cependant une masse sombre derrière le rideau.
« Ça va aller pour cette nuit. »
Il ferma le robinet et sortit de la salle de bain en refermant derrière lui.
Il était en train de feuilleter un magazine lorsqu'il remarqua du mouvement sur les écrans. Albert Villier était sorti de la salle et fit un signe de la main à la caméra avant de s'éloigner dans le couloir. Laurent le suivit à travers les écrans, mais finit par le perdre des yeux. Il surveilla la porte d'entrée durant un long moment, mais personne ne vint jamais l'ouvrir. Existait-il une autre sortie ? Étonnamment, il ne se souvenait pas avoir vu Albert Villier pénétrer dans l'établissement. Laurent se leva et quitta son bureau.
Le hall était désert et il vérifia que la porte d'entrée était bien verrouillée. Mais où était-il passé ? L'avait-il manqué ? C'était impossible, le vieux n'aurait jamais pu sortir en évitant le système de surveillance. Peut-être avait-il eu un malaise. Les caméras ne couvraient pas toute la superficie et Villier pouvait très bien être étendu quelque part. Manquait plus qu'il ait cassé sa pipe. C'est avec appréhension que Laurent emprunta les escaliers. Le couloir du premier étage était recouvert de vieilles photographies en noir et blanc datant du milieu des années cinquante. Il les avait pris au départ pour des tableaux. Intrigué, il s'avança pour en regarder quelques unes. Sur l'une d'entres elles, l'immeuble ne possédait que deux étages. Alignées devant l'entrée, une dizaine de personnes costumées posaient pour le photographe. Au milieu du groupe, un homme vêtu d'une blouse blanche sortait du lot. C'était un jeune asiatique qui ne devait pas avoir trente ans. Sur le moment, Laurent n'y prêta pas attention, se fut seulement en parcourant les noms au bas de la photographie qu'il réalisa :
Docteur Whang Lee, diplômé de Hong Kong – 1956
Aux côtés de cet homme, Laurent reconnut Albert Villier. Il ressemblait aux adolescents boutonneux des sketchs d'un humoriste bien connu, avec de l'acné plein le visage et une paire de lunettes qui tenait avec un bout de sparadrap. Des bruits suspects vinrent soudain troubler le silence. C'était comme si quelqu'un tapait du poing sur le sol à l'étage au-dessus. Il regretta de ne pas avoir acheté une arme. Il fallait monter, c'était son boulot, mais qu'allait-il encore trouver là-haut ? Il dut se forcer à penser à son salaire exorbitant et à son futur appartement pour ne pas partir en courant.
Il se reprit, ce n'était pas quelques bruits qui allaient lui faire perdre son emploi.
Ce fut une fois arrivé sur le seuil du second que les gémissements se manifestèrent. Il les prit au départ pour ceux d'un vieil homme au bord de l'agonie. Ces plaintes étaient plutôt insignifiantes, mais elles commencèrent à monter en puissance et Laurent écarta très vite l'idée du vieux monsieur mourant. Des halètements bruyants, presque bestiaux, s'accompagnèrent de cris de femme. Cette clameur ne ressemblait aucunement à des lamentations de douleurs, bien au contraire, la dame semblait au bord de l'extase et des claquements humides, aussi rapides qu'un coeur en pleine tachycardie, lui arrachaient des râles de plaisirs. Elle finit par jouir, déchirant l'atmosphère d'un hurlement presque inhumain. Laurent était resté pantois du début à la fin. Il baissa les yeux et constata qu'il avait laissé sa lampe allumée et qu'un tremblement incontrôlable l'agitait fortement. Le silence était retombé et seule sa respiration troublait la paix des lieux. À sa grande surprise, une porte grinça quelque part dans le couloir. Il recula instinctivement et un grand chien noir apparut soudain sur sa gauche, la bave aux lèvres et la langue pendante. La bête s'assit tranquillement et l'observa en haletant. Son sexe était encore en érection et s'agitait de spasmes réguliers. Laurent saisit aussitôt l'extravagance de la situation et étouffa un rire nerveux. Il n'arrivait pas à reconnaître la race canine de l'animal, mais celui-ci était probablement un bâtard de la pire espèce. Le chien sortit de son immobilisme pour orienter son museau vers la porte ouverte. De l'endroit où il se tenait, Laurent ne pouvait rien voir, mais il y avait bien quelqu'un à l'intérieur et il ne voulait en aucun cas tomber nez à nez avec cette personne. S'il se mettait à courir maintenant, le clébard fondrait sur lui comme un fauve. Il profita de cette diversion pour reculer lentement jusqu'aux escaliers. Le chien le sentit et gronda fortement dans sa direction. Une main apparut dans l'embrasure et vint caresser le poil de la bête. Ses doigts finirent par glisser jusqu'au sexe du cerbère pour le saisir et le branler lentement. L'animal s'arrêta aussitôt de grogner. Paralysé de peur, Laurent se demanda s'il ne rêvait pas, peut-être son illusion démentielle l'avait séquestré dans le film le plus écoeurant de l'histoire du septième art. Comme s'il avait lu dans ses pensées, le chien se mit debout et s'avança pour uriner contre le mûr. Pourriture ! Laurent tira avantage de la situation et se rua comme un fou dans les escaliers. Une voix féminine lui parvint alors :
« Attaque ! »
Il sauta les marches comme un cabri et sentit un liquide chaud se répandre entre ses jambes. Une fois dans le hall, les pattes du molosse battirent le sol derrière lui, il sentait presque le souffle de l'animal sur ses talons. Après avoir pénétré dans la salle des dinosaures, il rabattit la porte et fonça vers le bureau. Il y eut un choc violent qui fit trembler la chambranle, mais Laurent ne se retourna pas.
« Allô ? Monsieur Villier ?! »
Une voix inconnue lui répondit sèchement :
« Il n'est pas là... vous lui voulez quoi ?
– J'ai un problème ici, un sale clébard vient de me courser dans les couloirs du musée.
– Eh alors ? »
Laurent crut que le type avait mal compris.
« Vous avez entendu ce que je viens de vous dire ?
– Vous voulez quoi au juste ? Que j'appelle la SPA ? »
Son sang ne fit qu'un tour :
« Écoutes-moi bien espèce d'enfoiré, tu vas m'envoyer quelqu'un ou j'appelle les flics ! »
L'homme resta un moment silencieux puis finit par lui répondre :
« Je vous envoie quelqu'un tout de suite. »
Dans ce court laps de temps, Laurent garda les yeux rivés sur les écrans de contrôle. Tout était immobile, comme s'il ne s'était jamais rien passé. Le temps lui parut interminable et il faillit reprendre le téléphone pour rappeler. C'est alors que la porte d'entrée s'ouvrit et qu'un homme chauve pénétra dans l'immeuble. Malgré une image sombre et de mauvaise qualité, il le reconnut sur le champ. C'était un des types présents lors de son entretien d'embauche. En une fraction de seconde, l'animal lui sauta à la gorge.
« C'est pas possible, je lui avais pourtant dit à ce connard ! »
Il ne put s'empêcher de penser qu'il avait échappé au pire. Sa grand-mère lui avait toujours dit de se méfier des chiens, même des plus petits. L'homme n'eut même pas le temps de se débattre, la sauvagerie de l'attaque l'avait pris par surprise et les crocs du monstre le saignèrent comme un porc. Après qu'il eut consenti à lâcher sa victime, l'animal s'éloigna hâtivement en direction des escaliers et finit sa promenade à l'endroit même où elle avait commencé. Sur l'écran, Laurent eut juste le temps d'apercevoir une main agripper le collier de l'animal pour l'entraîner à l'intérieur de la pièce. Dans le hall, le jeune homme était allongé sur le carrelage, sans mouvement. Transi d'horreur, Laurent décida qu'il était temps d'appeler la gendarmerie.
Au moment où Laurent eut fini de composer le numéro, le type se redressa brusquement sur l'écran. Il se mit debout et resta figé tellement longtemps que Laurent eut l'impression qu'il avait rendu l'âme. Fasciné, il n'entendit même pas la jeune femme à l'autre bout de la ligne. Une minute passa et l'homme n'avait toujours pas bougé. Au téléphone, la gendarmette - sans doute découragée ou exacerbée par son silence -, avait raccroché depuis un bon moment. Il reposa le combiné et se mit à fouiller le mobilier. Au hasard de son examen, il finit par découvrir un couteau, qui vu son état délabré, avait dû servir de décoration pour un aquarium. Laurent savait qu'il prenait un risque certain, mais quelque chose le poussait à franchir cette porte. Conscience professionnelle ou curiosité obsessionnelle, peu importe, il avait pris sa décision. Il lança un dernier regard sur le type pétrifié, puis sur le couloir désert du deuxième étage et déplaça le frigo qu'il avait poussé là pour bloquer le passage. Zieutant par le trou de la serrure, il constata avec effroi que la porte donnant sur le hall avait été ouverte. Il tourna la clé dans la serrure. Putain mais qu'est-ce que tu fais ? Tu veux faire de ta femme une veuve ? Il s'avança au milieu des fossiles, en serrant sa lame rouillée comme le dernier des trésors. Si le chien revenait à la charge, il viserait la gorge. Il voyait déjà sa photo dans la gazette locale : « Un veilleur de nuit exécute un fauve sanguinaire et sauve un jeune homme d'une mort certaine. » Il n'y avait aucun bruit autour de lui, il aurait presque pu se croire seul dans ce grand bâtiment. Devant l'entrée, le visage plongé dans l'ombre, l'homme avait l'immobilité des mannequins en plastique des magasins de vêtements. La lumière parvenait jusqu'à ses pieds et Laurent remarqua un liquide qui s'écoulait de son corps et venait s'étendre vers le bureau d'accueil en suivant scrupuleusement la jointure des carrelages. C'était tout sauf du sang.
« Vous allez bien ? » prononça timidement Laurent.
Drôle de question, le mec venait de se faire charcuter par un chien enragé et déversait sa vessie par camion entier. Intrigué, il se pencha pour plonger un doigt dans le liquide qui s'était faufilé jusqu'à lui. Doré, poisseux et fluide comme de l'eau, celui-ci aurait pu passer pour une boisson expérimentale sortit d'un labo, mais n'avait rien à voir avec de l'urine. Le fluide dégageait également une odeur désagréable, identique à celle des sécrétions purulentes. Le contact lui brûla la peau et il s'essuya vivement sur son pantalon. Avec empressement, il braqua le faisceau de sa lampe sur le visage du blessé et poussa un cri de surprise. Le jeune homme avait les yeux grands ouverts, la moitié de sa gorge avait été arrachée et l'on pouvait y voir ses vertèbres cervicales. Laurent se demanda comment il arrivait encore à tenir sa tête droite. Le liquide étrange ruisselait abondamment de la plaie béante. La peur l'envahit, et il regretta immédiatement d'être venu bêtement jusqu'ici. Le gars expulsa un gargouillis innommable de ce qui lui restait de gosier. Laurent aurait voulu revenir en arrière de quelques minutes, au moment où le téléphone était encore à portée de main. Il ne parvenait pas à détourner sa vue de cette vision d'horreur... il recula tout en laissant sa lampe braquée sur le regard vitreux du jeune homme et quand il fut assez loin, il se mit à courir.
Après avoir raccroché le combiné, il reprit peu à peu son souffle. Demain, il donnerait sa démission, peu importe le fric et l'appartement, il ne voulait plus mettre les pieds dans cet endroit, sa décision était irrévocable. La poignée de la porte s'abaissa plusieurs fois et quelque chose se mit à tambouriner sur le bois. Il resta paralysé de terreur.
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La mort, sa vie, son oeuvre
17/12/2008 21:46
Quel charmant monsieur, songea-t-il en inscrivant la date sur le registre. Il rangea son livre et son lecteur dans l'un des tiroirs du bureau, s'installa sur le fauteuil, puis mit ses mains derrière la tête en se cambrant légèrement sur le dossier.
« Alors Monsieur Ferdinan (il tentait d'imiter la voix d'Albert Villier), combien de fois par semaine vous astiquez-vous le manche ? »
Il prit une mine sérieuse.
« Du lundi au vendredi de 22h à 6h Monsieur Villier. » Il sourit puis observa les écrans devant lui. Ils étaient déjà allumés lorsqu'il était entré, Balquan lui avait précisé que ceux-ci se mettaient en route en même temps que le système d'alarme et les veilleuses et que tout ce beau mécanisme était réglé comme une horloge. L'un des écrans était plongé dans le noir. Intrigué, Laurent consulta le tableau indicatif pour connaître l'emplacement exact du problème.
Écran n° 14 - Caméra 22 - Troisième étage - Couloir Nord-Est
Il reprit le registre journalier et alla à la page précédente. Henry Balquan n'avait rien signalé à ce sujet. Il allait devoir monter là-haut pour constater s'il s'agissait d'une caméra hors service ou d'une simple ampoule morte. Cela ne pouvait pas mieux commencer, rien de tel pour se mettre en confiance. Après avoir prit la lampe torche du veilleur de nuit modèle, il passa la porte de son bureau. Dans la salle des dinosaures, les veilleuses étaient maintenant allumées. Rassuré, il se dirigea vers le hall. Le son de ses pas était insupportable, il avait l'impression de marcher en talons aiguilles. Il finit par retirer ses chaussures et les déposa sur le comptoir de l'accueil. Malgré l'épaisseur de ses chaussettes d'hiver, la fraîcheur des pavés vint lui chatouiller la plante des pieds. Tout était calme et tranquille... trop sans doute.
« Eh oh ! Il y a quelqu'un ici !? »
Sa voix lui revint, suivi d'un murmure étrange. Pris d'un doute, il resta immobile un instant. N'avait-il pas entendu quelqu'un lui répondre ? Il finit par sourire. Personne ne se trouvait ici. Il n'allait quand même pas s'imaginer n'importe quoi. Le bâtiment était dépourvu d'ascenseur, c'était un oubli scandaleux vis à vis des personnes handicapés et Laurent ne s'était pas gêné pour le glisser à Monsieur Villier. Celui-ci avait même fini par lui donner raison et lui avait assuré qu'il allait en toucher deux mots au patron dès qu'il aurait « l'occasion de le voir ». D'après ce qu'avait compris Laurent, les probabilités de tomber un jour sur ce monsieur étaient aussi minces que celles de gagner à l'Euro Millions. Il emprunta les escaliers et commença tranquillement à grimper les marches. Quand il fut au premier, il se rappela d'un truc que lui avait dit le réceptionniste : « des fois, il vaut mieux être raide mort dans un coin que de partir se promener dans les couloirs ». Ici aussi l'éclairage était bien dosé et les quelques peintures de décoration suspendues dans le couloir étaient remarquablement mises en valeur. Il continua de gravir les marches et arriva au second. C'était l'étage des animaux empaillés et il se remémora l'énorme éléphant qui trônait au milieu de la pièce. Il se pencha par-dessus la rambarde et leva la tête vers le sommet de l'escalier. Le troisième étage était plongé dans le noir. Enfant, dans une situation pareille, il aurait probablement fui, mais à son âge, il y a des choses que l'on ne peut se permettre de faire. Il actionna sa lampe et s'engagea à nouveau dans les escaliers. Une fois sur place, il put constater que ce n'était qu'une simple ampoule grillée. La caméra 22 se déplaçait lentement avec un petit bruit désagréable. Tout au fond, à l'autre bout du couloir, l'éclairage fonctionnait parfaitement. Il fut rassuré, il n'avait aucune envie d'appeler quelqu'un dès sa première nuit, cela aurait fait mauvais effet. Il se demanda s'il devait la remplacer... Henry Balquan ne lui avait rien dit à ce sujet et il ne savait même pas où chercher des ampoules de rechange.
« Tant pis, je lui laisserai un mot pour le lui demander. »
Sa voix tremblait, ce qui ne fit qu'accentuer sa sensation de malaise. Avait-il fait une erreur en acceptant ce poste ? Enfant, il avait toujours eu peur du noir et à quatorze ans, il dormait toujours avec sa lampe de chevet allumée. C'était maintenant, à presque quarante ans, qu'il se retrouvait face à ses peurs, ses cauchemars d'enfant. Il constata amèrement, que le temps n'avait aucune emprise sur ces choses-là. Avant de redescendre, il orienta timidement le faisceau de sa lampe vers la seule porte qui se trouvait là... ''''La mort, sa vie, son oeuvre'''. Il eut subitement envie d'aller l'ouvrir. Pourquoi Henry Balquan lui avait conseillé de ne pas entrer ? La peur de choquer ? Même le vieil homme n'avait pas paru emballé à l'idée d'y pénétrer. Laurent crut entendre un léger murmure venant de là et il recula en gardant les yeux braqués sur la porte. Peut-être une autre fois.Il lui tourna le dos puis s'engagea à la hâte dans les escaliers.
De retour au rez-de-chaussée, il fut accueilli par un courant d'air glacial. La porte d'entrée était grande ouverte et la silhouette d'un individu se dressait là, à l'observer dans la pénombre. Les pans de sa longue veste s'agitaient au grès du vent et ses cheveux volaient dans tous les sens. Le personnage extirpa un objet de l'une de ses poches et les réverbères du quartier se reflétèrent aussitôt dessus. Laurent poussa un hurlement.
« Ça va, gueulez pas... c'est moi Henry. »
Le vieux sortit de l'ombre, une cannette de bière à la main. Laurent se retint à la rampe d'escalier.
« Vous m'avez fait une de ces peurs, confia-t-il en posant une main sur son coeur.
– D'habitude je fais plutôt cet effet aux femmes. »
L'homme referma derrière lui puis poussa du pied un petit pack de bière qui vint terminer sa course au pied du bureau d'accueil.
« Je vous ai apporté quelques bières au cas où.
– Vous êtes bien gentil mais je vous ai déjà dit que je ne buvais jamais pendant le travail.
– Vous bossez déjà ? »
Le vieux zieuta sa montre.
« Votre première ronde n'est qu'à 22 h, ajouta-t-il en fronçant les sourcils.
– J'ai eu un problème avec une ampoule du troisième. »
Henry Balquan se plia brusquement en deux et un filet de bave s'échappa de sa bouche.
« Vous feriez mieux d'arrêter de boire, fit Laurent quand le vieux se redressa. Vous allez mieux ?
– Dans quelques temps ça ira au poil, dit-il en décapsulant sa canette. Cirrhose du foie ça vous dit quelque chose ? Il me reste quelques mois parait-il. »
Laurent fut totalement pris de court par sa réponse franche et pleine de courage.
« Merde... des fois vaut mieux fermer sa gueule, finit-il par dire embarrassé.
– Pouviez pas savoir... du coup je vois pas pourquoi j'arrêterai de boire. »
Il leva sa bouteille pour trinquer dans le vide et s'enfila quelques gorgées avec empressement. Sans avoir l'air d'y toucher, il demanda à Laurent s'il avait vu quelque chose d'étrange là-haut.
« Non, je n'ai rien vu, pourquoi me posez-vous cette question ? »
Balquan parut réfléchir.
« Pour rien... »
Un long silence s'installa.
« Avez-vous lu votre contrat avant de le signer ? »
Laurent tiqua un peu mais se reprit aussitôt :
« Pour vous parler franchement, non. J'ai totalement omis cet épisode que je trouve plutôt long et ennuyeux... vous allez me dire où vous voulez en venir à la fin ?
– Il se passe des choses étranges ici. Je sais que ça va vous paraître étonnant, mais quand j'étais veilleur de nuit, j'avais parfois l'impression d'être observé... des portes qui claquent Monsieur Ferdinan, des ombres sur les écrans, certaines nuits je voyais même des individus bizarres pénétrer dans l'enceinte du musée pour finir par disparaître dans les méandres des couloirs... je vous jure, insista-t-il devant la perplexité de son interlocuteur. »
Il finit sa canette et son regard se figea sur les escaliers, comme s'il avait vu quelque chose. Laurent jeta un coup d'oeil dans cette direction, mais ne vit rien d'autre que la montée des marches. Le vieux bonhomme puait l'alcool et devait être saoul bien avant qu'il ne fût entré ici.
« Je vous ai dit que l'année dernière des jeunes gens avaient pénétré dans le musée ? »
Laurent lui répondit par l'affirmative.
« Eh bien l'un d'eux n'en est jamais ressorti... le plus étrange dans tout ça, ajouta-t-il quand son regard retrouva un semblant de vivacité, c'est que je suis persuadé que le patron se cache quelques part ici, dans ce bâtiment.
– Là vous délirez, vous feriez mieux d'aller vous coucher... nous reprendrons cette conversation quand vous serez en état... regardez-vous, vous ne tenez plus debout. »
Balquan se rapprocha de lui et une haleine nauséabonde s'extirpa de sa bouche lorsqu'il se mit à chuchoter :
« Je sais des choses. »
Laurent détourna volontairement son visage, mais le vieux se pencha d'avantage vers lui :
« Quelques sauvages du fin fond de l'Afrique connaissent bien ce monsieur, certains sorciers lui auraient même lancé une malédiction en raison des atrocités qu'il aurait perpétré parmi les membres de leur tribu. Depuis ce jour, cet homme serait obligé de plonger son corps dans l'eau bénite plus de vingt heures par jour sous peine de subir une décomposition accélérée.
– Mais qu'est-ce que vous racontez ? »
Balquan empoigna Laurent par les épaules.
« Je suis sérieux, affirma-t-il un peu trop sèchement en jetant des regards autour de lui. Je l'ai lu dans un vieux manuscrit qui allait passer à la poubelle. »
Laurent se réveilla vers midi. Une odeur de frites et de steaks montait du rez-de-chaussée. Il se leva de bonne humeur et descendit en pyjama. Stéphanie s'affairait à la cuisine pendant que Nicolas jouait tranquillement dans son parc à l'entrée du salon. Kathi était à table et regardait un jeu télévisé sur le petit écran de la cuisine. Quand elle vit son père, elle se leva pour l'embrasser.
« Salut mon poussin, comment tu vas ?
– Ça va bien papa, et toi ? Ce nouveau job ?
– Excellent, vraiment, dit-il en passant la main dans les cheveux de sa fille, des fantômes à tout les étages, des bruits étranges, le train-train habituel quoi. Non, plus sérieusement, si le réceptionniste ne m'avait pas tenu la jambe toute la nuit ça se serait super bien passé.
– Il a passé la nuit avec toi ? demanda Kathi en étouffant un rire.
– Ouais, il était tellement éméché que j'ai dû le porter jusqu'à mon bureau... je l'ai réveillé en partant ce matin. »
Il s'avança vers sa femme et l'embrassa.
« Te plains pas, lui dit celle-ci, au moins t'es pas resté tout seul, moi je ne pourrais pas passer la nuit dans un endroit pareil... surtout après ce qu'on m'a raconté. »
Elle ouvrit le couvercle de la friteuse et s'écarta un peu pour ne pas s'éclabousser.
« Qu'est-ce que tu veux dire ? lui demanda Laurent.
– Les gens me regardent bizarrement depuis que j'ai dit que mon mari travaillait là-bas, Madame Ambroise a même fait allusion à des choses étranges qui se seraient déroulées dans cet établissement. »
Stéphanie s'était arrêtée volontairement de parler et attendait de voir si son mari était intéressé par ce qu'elle lui racontait – ce n'était pas toujours le cas.
« Vas y continue, ils m'intéressent tes commérages. »
Il chipa une frite dans le plat et elle lui fit signe d'attendre en désignant discrètement leur fille.
« Kathi ? Tu veux bien aller chercher le courrier mon coeur, tu seras gentille.
– Bien sûr maman. »
Stéphanie attendit qu'elle fut sorti et poursuivit :
« Madame Ambroise travaillait là-bas il y a quelques années, comme femme de ménage. Pendant son travail, elle était toujours seule dans le bâtiment. Elle m'a raconté que parfois, elle entendait des bruits étranges, comme des halètements de chien ou encore des bruits de pas. Une fois, elle avait même vu quelque chose alors qu'elle voulait nettoyer la salle de bain du rez-de-chaussée. Quand elle avait pénétré dans la salle d'eau, l'atmosphère était humide, comme si quelqu'un avait pris une douche peu de temps avant. Le rideau était tiré et il semblait y avoir quelqu'un allongé dans la baignoire. Bêtement, elle s'était excusée, mais l'ombre n'avait eu aucune réaction. C'était au moment où elle s'était approchée du rideau que la chose s'était tout d'un coup redressée dans la baignoire. Après avoir interpellé plusieurs fois l'individu sans obtenir de réponse, elle s'était enfuie. Elle m'a dit qu'elle n'avait jamais eu aussi peur de sa vie. Son mari avait tenté de la persuader de retourner là-bas pour finir son boulot, stipulant que pour trente euros de l'heure, c'était de la folie de refuser une place pareille. Elle l'avait envoyé promener en lui disant que s'il n'était pas content, il n'avait qu'à y aller lui-même.
– Il y est allé ? questionna Laurent avec curiosité.
– Non, et Madame Ambroise n'y est jamais retournée non plus. »
Quand il arriva devant l'immeuble le soir même, il remarqua un homme aux abords de l'entrée.
Il était assis sur des bouts de carton et grelottait en fumant sa cigarette. Il n'avait pas la quarantaine et empestait l'alcool à dix mètres. Laurent reconnut le type qu'il avait vu sur l'écran lors de sa première visite. Il lui adressa la parole :
« Vous n'avez pas d'endroit où passer la nuit Monsieur ? »
Le type leva les yeux vers lui et s'esclaffa.
« Vous m'avez bien regardé ? Est-ce que j'ai l'air d'avoir de quoi me payer une chambre ? »
Laurent ne se démonta pas et ajouta :
« Vous comptez dormir ici ?
– Un peu mon neveu, même que j'attends ma femme... elle est là-dedans », dit-il en désignant la glace contre laquelle il était appuyé.
« Ça j'en doute voyez-vous.
– Sans déconner ? »
Le type avait des yeux hallucinés, comme si on venait de lui annoncer que Jim Morrison donnait un concert aux arènes de Nîmes le soir même. Laurent se pencha pour introduire la clé dans la serrure de la grille. Dehors la rue était presque aussi calme que la veille et quelques jeunes gens traînaient encore du côté de l'abribus.
« Je l'ai vue pourtant », murmura-t-il en regardant fixement devant lui.
Il tirait sur sa cigarette comme s'il s'agissait d'une paille pour soda.
« Elle était là, derrière ces vitres », ajouta-t-il.
Laurent se tourna vers lui.
« Quand l'avez-vous vue ?
– Il y a deux nuits de ça.
– Elle doit probablement vous attendre chez... quelque part, mais certainement pas ici.
– Vous le pensez vraiment ? »
L'homme le fixait intensément de son regard brûlé par l'alcool.
« J'en suis certain », affirma Laurent avec un petit sourire complaisant.
Il donna deux tours de clé et poussa la porte. Le clodo lui tendit alors une photo abîmée, qui devait traîner dans sa poche depuis fort longtemps. Poliment, Laurent jeta un oeil sur un visage de type africain et approuva de la tête.
« Vous avez une sacrée chance.
– J'avais... elle est morte dans un incendie il y a huit ans. »
Quand il fut installé dans le fauteuil en cuir, la première chose qu'il fit ce fut de jeter un coup d'oeil au registre. Celui-ci ne contenait rien de nouveau et en regardant du côté de la camera 22, il constata avec soulagement que l'ampoule du troisième avait été remplacée. Il espérait qu'Henry Balquan ne viendrait pas encore lui casser les pieds cette nuit. Au cas où le vieux se pointerait à nouveau avec son pack de bière, il avait décidé d'appeler Albert Villier à la rescousse... il commençait à en avoir sérieusement marre de tout ces ivrognes.
Il lisait un magasine traitant du dopage lorsqu'il fut brusquement plongé dans le noir. Il resta calme, mais la panique n'était pas loin. C'était seulement sa seconde nuit et il semblait y avoir encore un problème. Il se leva et tata en aveugle pour mettre la main sur sa lampe. À un quart d'heure près, c'était l'heure de sa première ronde. Il sentit quelque chose lui oppresser la poitrine et l'air commença à lui manquer. Il reconnut très vite les symptômes, même si ceux-ci ne s'étaient plus manifestés depuis l'adolescence. Ses premières crises de Spasmophilie avaient débuté lorsqu'il était encore enfant. Comme le lui avait expliqué le médecin il y a plus de trente ans, il s'empara d'un sac plastique – celui que Balquan lui avait laissé avec les barres chocolatées – et se mit à respirer à l'intérieur. Son malaise se dissipa en quelques minutes. Les écrans de surveillance se rallumèrent sans prévenir et il put constater que le hall d'entrée et le couloir du second était restés plongés dans l'obscurité. En cas de coupure prolongée, un réseau électrique parallèle prenait automatiquement le relais. Laurent avala sa salive. L'orage qui grondait à l'extérieur était sans doute responsable de ce désagrément. Maintenant, il allait devoir se rendre dans le hall pour remettre le courant. À peine franchit-il le seuil du bureau, que la porte donnant sur le hall se referma lentement sous ses yeux. Une odeur curieuse flottait dans l'air, elle lui rappela étrangement celle des poils de chien mouillé. Le faisceau de sa lampe était toujours orienté en direction de la porte du fond, comme si l'individu qui venait de quitter la pièce pouvait revenir à tout moment. Arrête, personne ne va revenir. Son coeur s'accéléra. Qui pouvait bien l'attendre là-bas ? Henry Balquan ? Qui d'autre à part lui ? Après avoir abandonné ses chaussures dans le bureau, il s'avança prudemment, guettant une présence éventuelle au milieu des monstres d'un autre temps. Quand il fut devant la porte fermée, il s'arrêta. Un bruit désagréable et inquiétant arriva jusqu'à lui, comme si un animal couinait de l'autre côté. Le doute le submergea. Peut-être avait-il fait le mauvais choix. N'aurait-il pas mieux valu qu'il ait appelé quelqu'un ? On ne sort pas les gens de leur sommeil pour des broutilles. Il ouvrit brusquement la porte et celle-ci alla s'écraser contre le mur dans un vacarme assourdissant. Du coin de l'oeil, il distingua brièvement une ombre en haut des marches, mais celle-ci disparu quand son regard se porta à cet endroit.
« Qui est là ?! » lâcha-t-il la peur au ventre.
Il sillonna les environs avec sa lampe. Du côté de l'entrée, l'armoire électrique était entrouverte et il s'avança vers elle. Dehors, le clochard avait disparu, probablement était-il parti se mettre à l'abri de la pluie. Quelques fusibles étaient hors service et il les remplaça. Dans le hall, les ampoules se rallumèrent les unes après les autres. Le bruit entendu précédemment fut remplacé par un autre, beaucoup plus faible celui-ci, c'était comme si quelqu'un marchait pieds nus sur le carrelage.
« Je vais appeler Monsieur Villier je vous préviens ! » déclara-t-il en scrutant le fond de la salle, là où la lumière ne parvenait pas.
Mais son attention se porta à nouveau en haut des escaliers. Il songea à ces foutus écrans de contrôle. Ces saloperies de machines étaient à l'autre bout. Il aurait donné n'importe quoi pour les avoir devant lui à cet instant précis, car l'individu qui jouait avec lui était quelque part au premier étage.
Il ne releva rien de bizarre jusqu'au moment où un courant d'air froid aux relents de pourriture vînt l'accueillir sur le seuil du troisième étage. C'était comme si une morgue au système de réfrigération défaillant avait été laissée ouverte quelque part. Il ne tarda pas à trouver l'origine de l'odeur. Sur sa droite, la porte des spécimens humains était entrouverte et baillait légèrement au gré des appels d'air. L'espace d'un instant, il fut persuadé de voir '''Odeur Garantie'''écris sur la petite plaque... mais ce n'était que son imagination. Fasciné, il s'avança lentement dans sa direction. À travers l'ouverture ne transparaissait que les ténèbres. Pousse la, lui susurra une petite voix intérieure. Il pouvait le faire, il était assez près pour ça, mais quand il avança une main, la porte se referma brusquement dans un claquement sec. Un frisson le parcourut et il recula jusqu'au mur d'en face. Son regard se porta alors sur les empreintes humides qui parsemaient les pavés du couloir. Ebahi, il les suivit des yeux. Une femme se tenait de l'autre côté du corridor, nue et raide comme une statue. Sa longue chevelure blonde s'agitait et venait caresser ses seins en tournoyant. Cette sublime vision éveilla en lui des choses totalement insoupçonnées. Son coeur se mit à cogner dans sa poitrine et un plaisir malsain fondit sur lui sans prévenir. Quand il voulut s'approcher d'elle, la créature lui tourna le dos et disparut vers l'aile Est, en direction des salles égyptiennes.
« Attendez ! » cria-t-il.
Il se lança à sa poursuite comme un damné. Ses pieds cognèrent lourdement le sol à chacun de ses pas et ses chevilles lui hurlèrent de s'arrêter. Arrivé à l'angle, il ne trouva personne, la femme s'était volatilisée.
Quand il fut redescendu dans le bureau, il se jura de ne mentionner en aucun cas ce qu'il avait vu là-haut. Il soupçonnait Henry Balquan d'avoir été volontairement écarté de son poste de veilleur de nuit pour incompétence. Il devait certainement être ivre la plupart du temps et Laurent ne voulait en aucun cas qu'on le prît pour un alcoolique enclin aux hallucinations.

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